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Washington et Bruxelles sont tous deux de la Lune … même s’ils ne viennent pas de la même face! – de Franck Biancheri (2003)

Washington et Bruxelles sont tous deux de la Lune … même s’ils ne viennent pas de la même face! – de Franck Biancheri (2003)

Cet article reprend à contre-pied et avec l’humour qui caractérisait Franck Biancheri, le titre d’un best-seller américain sorti en mars 2003: « Americans Are From Mars, Europeans From Venus » de Robert Kagan. Pour Franck Biancheri, Américains et Européens ne sont pas de deux planètes différentes, c’est juste qu’ils n’ont pas la même perspective depuis la face de la lune sur laquelle ils habitent, tout comme sur terre ils n’habitent pas le même côté de l’océan… Franck Biancheri connaissait bien les USA, il a voyagé d’un bout à l’autre des Etats-Unis pour des visites, des conférences, notamment avec TIESWeb, mais aussi pour la découverte du pays (traversé en voiture). C’est avec ce regard là que pourront, non pas être soulevées les barrières, mais entendus les discours des uns et des autres, et que la politique transatlantique aura dépassé leurs rêves chimériques pour parler de la réalité avec objectivité. Le dernier G20 démontre que ce n’est pas encore acquis, ni par les uns, ni par les autres habitants de la Lune.

Washington et Bruxelles sont tous deux de la Lune…

… même si bien entendu ils ne viennent pas de la même face de la Lune!

C‘est quelque chose que j’ai appris ces dernières années et il me semble que la crise irakienne l’a bien illustré. Washington vient du bon côté de la Lune et brille partout dans le monde sous les projecteurs médiatiques mondiaux; tandis que Bruxelles, venant du côté obscur de la Lune, est à peu près invisible pour tous, y compris les citoyens européens. Mais malgré ces «légères» différences, l’essentiel est que ni l’une ni l’autre n’appartient à la Terre.

Je sais que certains disent que les Américains viennent de Mars et les Européens de Vénus. Mais cela ne correspond pas à l’expérience que j’ai faite en traversant les deux continents d’un bout à l’autre. Ce qui me paraît certain pare contre, c’est que ceux qui écrivent ces choses ont tendance à vivre sur la Lune eux aussi, soit à Washington, soit à Bruxelles … le plus souvent en passant de l’un à l’autre … comme la plupart des «experts » des relations transatlantiques.

Peut-on espérer que des questions très terrestres, comme les futures relations UE/USA, soient résolues par des « Sélénites » ?

Parce qu’en fin de compte, quand on parle de relations entre les Américains et les Européens, c’est bien de cela qu’il s’agit. Washington et Bruxelles peuvent-ils aider à résoudre le nombre croissant de conflits entre les États-Unis et l’UE? Le fait qu’ils sont tous les deux de la Lune ne pousse pas à l’optimisme, car ils se retrouvent à la fois très loin de nous et de nos problèmes. Leurs différences et leurs similitudes semblent même empêcher de trouver des solutions rapides aux problèmes.

Même le regard que portent Washington et Bruxelles sur Dieu diffère.

Comme ils ne voient pas le même ciel, ils ont tendance à comprendre différemment ce qui se passe. Washington a tendance à penser que les relations sérieuses entre les Européens et les Américains ont commencé avec la Seconde Guerre mondiale (comme si avant tout n’était que «politiquement incorrect»). Alors que les Européens ont tendance à penser que l’ère de la Seconde Guerre mondiale a été définitivement fermée avec la fin du rideau de fer, et qu’une nouvelle ère dans les relations entre l’UE et les États-Unis s’est ainsi ouverte.

Ils ne considèrent pas non plus Dieu de la même façon. Washington s’attend à ce que tous les Américains (et le reste du monde) croient que Dieu est américain. Bruxelles a tendance à faire valoir que Dieu n’a rien à voir avec le fait d’être Européen.

Ils diffèrent également dans la vision du futur. Bruxelles, étant du côté obscur, ne sait pas à quoi son avenir ressemblera; tandis que Washington est plein de certitudes sur ce que sera demain.

Washington et Bruxelles se reflètent l’un l’autre dans l’océan Atlantique.

Non seulement leurs différences, mais aussi leurs similitudes ont tendance à les séparer. Ils reflètent tous deux une organisation du pouvoir dépassée, centraliste, enracinée dans les visions du XVIIIème siècle, et de plus en plus en contradiction avec les tendances de la société en matière de décentralisation, de réseautage, d’autonomie.

Ils nourrissent tous deux des rêves d’Empire qui nécessitent une autre puissance en face, un autre Empire opposé pour pouvoir exister et mobiliser les forces et les peuples.

Ils parlent tous deux beaucoup de valeurs et de principes, tels que la démocratie, la liberté, … tout en s’occupant davantage du pouvoir, de l’influence et de l’argent … ce qui correspond beaucoup mieux à leurs publics, essentiellement composés de bureaucrates et de lobbyistes.

Les « Baby Boomers » : les vrais « Sélénites »

Et enfin, soulignons que les deux capitales sont dirigées par de vrais « Sélénites »: la génération des « Baby Boomers ». Cette génération (au moins en politique) n’a jamais pu abandonner ses rêves, et continue à confondre idées chimériques et réalité objective. C’est eux qui oeuvrent au sein de la majorité des think-tanks des deux capitales, où la pensée est légère tandis que les réservoirs sont pleins. Ils conçoivent chacun de leur côté de l’Atlantique de «grandes stratégies» où ils prennent le contrôle de l’«Histoire». Le discours de Bruxelles « fabricant d’Europe» des années 90 fait écho à celui que l’on entend aujourd’hui à Washington quant à «la résistance de l’Empire américain à l’épreuve du temps».

Il aura fallu environ 5 ans pour que Bruxelles découvre brutalement qu’il était beaucoup plus difficile de construire l’Europe que ce qu’elle pouvait voir depuis la Lune. Gageons que Washington vivra une expérience similaire dans les 5 prochaines années. En attendant, il ne faut compter ni sur Bruxelles ni sur Washington pour faire progresser les innovations essentielles aux relations transatlantiques.

Mais en dépit de tout cela, le prochain sommet UE/États-Unis de Washington réservera peut-être des surprises!

Franck Biancheri, 23/06/2003

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