Home / Souvenez-vous quand... / ERASMUS a failli ne jamais exister… (David Carayol, 2007)
ERASMUS a failli ne jamais exister… (David Carayol, 2007)

ERASMUS a failli ne jamais exister… (David Carayol, 2007)

Alors que l’on célèbre déjà le 30ème anniversaire d’Erasmus (en réalité adopté en juin 1987), nous saisissons cette opportunité pour revenir sur le rôle de Franck Biancheri et les étudiants d’AEGEE pour l’adoption du programme(1). Un article écrit par David Carayol, vice-Président, coordinateur du comité électoral Newropeans en France et tête de liste dans la région Sud-Ouest pour les élections européennes en 2009.

Erasmus a failli ne jamais exister, il y a vingt ans (18.01.2007) – Aujourd’hui, le programme le plus symbolique de la construction européenne est unanimement connu et reconnu d’un bout à l’autre de l’Europe. Pourtant si l’intérêt de ce programme paraît évident aujourd’hui, Erasmus a bien failli ne jamais voir le jour…

Voici donc résumés ci-dessous les principales dates et principaux événements qui ont conduit à l’adoption du programme Erasmus :

Janvier 1985 : comment tout a commencé

Une quinzaine d’étudiants issus des bureaux des élèves de cinq grandes écoles parisiennes s’affairent à l’organisation des premiers Etats généraux des étudiants européens (EGEE 1). Franck Biancheri représente Sciences po Paris et préside ce petit groupe. Principale difficulté à l’époque, contacter les étudiants européens ! Si cela paraît étonnant aujourd’hui, en 1985, contacter les dix ambassades des pays européens concernés était le préalable indispensable à toute action européenne…

Avril 1985 : les premiers Etats généraux des étudiants européens

EGEE 1 a lieu durant une semaine et réunit 350 étudiants européens lors de conférences réalisées dans les cinq écoles représentées et reçus dans les principales institutions de la République, grâce aux parrainages obtenus au plus haut niveau de l’Etat, à droite comme à gauche[2]. L’opération fut un succès aussis bien logistique que médiatique. Imaginez, réunir plusieurs centaines d’étudiants européens dans une Europe (déjà) sclérosée et largement moins facilement accessible qu’aujourd’hui… La grande conférence-débat de la Sorbonne fut l’occasion de rencontrer directement le commissaire européen chargé de l’éducation, mais aussi le chargé de préparation du programme ERASMUS[3].

Octobre 1985 : élection du premier Comité directeur d’AEGEE

C’est en octobre 1985 que fut élu le premier CD de l’Assemblée des Etats généraux des étudiants européens (AEGEE) que présidait Franck Biancheri, et qui allait compter dix mille membres trois ans plus tard.

1986 : année du décollage d’AEGEE

En l’espace d’une année, l’AEGEE passera de huit antennes locales en janvier 1986 à une trentaine. L’année 1986 verra également se dérouler avec succès les deuxièmes Etats généraux des étudiants européens (EGEE II), s’attirant la reconnaissance des dirigeants britanniques, français et allemands de l’époque, respectivement Mme Thatcher, M. Mitterrand et M. Kohl. L’année est propice aux rencontres avec des responsables à l’éducation de la Commission européenne. Enfin c’est également cette année là qu’AEGEE décida de soutenir le programme Erasmus qui était en train de se diriger tout droit vers le cimetière des beaux projets européens. Via des dizaines de conférences et de congrès dans les universités de l’UE, qui systématiquement informaient de l’existence du projet Erasmus, en passant par un lobbying politique au plus haut niveau, Aegee-Europe lança la première grande campagne citoyenne transeuropéenne de l’histoire de l’UE.

Début 1987 : du blocage d’Erasmus…

En ce début d’année et dans la perspective d’AEGEE III, et malgré plusieurs articles parus dans les principaux journaux des pays européens sur le thème lancé par Aegee-Europe dans ses manifestations, « Erasmus inspire les étudiants européens », il apparut de plus en plus clairement que ce programme risquait d’être définitivement enterré.

D’après le Conseil européen des ministres de l’Education, le problème était budgétaire ! Alors que le tout récent « objectif 92 de marché unique » venait d’être décidé, les échanges internationaux d’étudiants s’effectuaient alors majoritairement avec les Etats-Unis, et cela risquait bien de perdurer…

En fait, le problème n’était pas tant budgétaire que politique, pas au niveau des responsables politiques… mais à celui des hauts fonctionnaires. Les administrations des trois pays clés, l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne ne souhaitant pas que ce « domaine réservé » qu’était l’éducation se retrouve en dehors de leur contrôle national. Ce fut également la première leçon pour les fondateurs d’AEGEE sur le pouvoir « caché » exercé par les administrations publiques sur les politiques publiques… Et cela vaut également au niveau européen ! Quant aux syndicats étudiants nationaux, au mieux ils étaient indifférents, mais la plupart était tout simplement contre Erasmus.

bnmedium_franck_mitt-2Mars 1987 : … à la rencontre Franck Biancheri / François Mitterrand

Début 1987, l’équipe d’AEGEE Europe, après avoir rencontré le premier ministre néerlandais Ruud Lubbers, le premier ministre belge, Wilfried Martens, et les conseillers d’Helmut Kohl, consciente du risque croissant de l’abandon d’Erasmus, sollicite un entretien avec le président Mitterrand par l’intermédiaire d’un contact bien introduit à l’Elysée. L’équipe était en effet informée par ses contacts à la Commission européenne que le pays clé dans l’adoption du programme était la France ; l’Allemagne et la Grande-Bretagne n’acceptaient de débloquer leurs budgets que si la France se lançait !

A défaut d’entretien, c’est un repas à la table du président qui fut proposé à l’équipe de l’AEGEE dans le cadre du trentième anniversaire de la signature du Traité de Rome.

Toute l’équipe mobilisée n’aura alors qu’un seul objectif : convaincre le Président d’appuyer la création du programme Erasmus. Et Franck Biancheri de raconter l’anecdote du Président visiblement mal informé, voire pas du tout, du risque d’échec d’Erasmus, qui les reçut comme un grand-père s’adressant à ses petits-enfants, leur contant l’histoire de la construction européenne. Et du courage qu’il lui fallut pour oser lui dire, en milieu de repas, que visiblement, il n’avait pas compris pourquoi ils étaient venus !

Et comment, dans une atmosphère pesante, et se voyant déjà raccompagnée sur le parvis par les gardes républicains, l’équipe fut agréablement surprise de voir un président changer radicalement d’attitude, à l’écoute, annoncer dès le lendemain aux médias qu’il soutenait ce programme(4), « et qu’il trouvait inacceptable qu’on ne puisse pas trouver les quelques millions d’écus pour le programme quand on en dépensait des milliards pour l’agriculture… ». Quelques semaines plus tard, le Conseil des ministres de l’Education adoptait Erasmus(5).

En conclusion, rappelons que :

1. sans l’action décisive des étudiants d’AEGEE-Europe à l’époque, Erasmus aurait été rejeté une troisième fois par le Conseil européen des ministres de l’Education en 1987. Personne n’aurait su qu’il aurait pu exister. Et la vie de 1,5 million d’étudiants européens n’aurait pas été enrichie par leur expérience des autres Européens.

2. Le programme Erasmus fut un programme précurseur à l’époque, mais il était déjà dépassé en 1991. En effet, dès cette époque,Franck Biancheri ne cessa d’avertir la Commission européenne qu’il était important d’élargir le programme afin que ce ne soit pas 1% mais 10% de chaque génération qui bénéficie de cette école européenne.

3. Erasmus reste à ce jour le seul programme communautaire d’une envergure totalement européenne, et il fut créé il y a vingt ans. Pour tout dire : Erasmus est une politique qui est déjà bien ancienne. L’UE est bloquée aujourd’hui mais ce blocage est la conséquence d’une UE paralysée progressivement par un appareil institutionnel et bureaucratique obsolète, qui ne dépend d’aucun contrôle politique démocratique, et elle est désormais incapable de lancer de vastes projets mobilisateurs. Pour Franck Biancheri, l’UE d’aujourd’hui serait incapable de lancer Erasmus.

4. C’est pour trouver une alternative à l’impasse actuelle de l’UE, et à l’absence de renouvellement et d’ambition en matière de politique européenne dans le domaine de l’éducation, que Newropeans lance une opération spéciale, au sein du Newropeans Democracy Marathon 2007, intitulée : Erasmus a vingt ans : donnons-lui un enfant(6).

Si Erasmus n’a pu exister que grâce à l’action décidée de quelques milliers d’étudiants européens en 1987, l’avenir d’Erasmus et peut-être celui de l’UE dépendent certainement du million et demi d’anciens Erasmus et affiliés !

David Carayol (Erasmus a failli ne jamais exister, il y a vingt ans, AgoraVox, 18.01.2007)

AEGEE FR 20_cover(1) Lire L’emergence des euro-citoyens (le « petit livre bleu ») écrit par Franck Biancheri (première édition 1996 – réédition 2015 Editions Anticipolis) approuvé avant publication par l’ensemble des membres des Comités Directeurs de AEGEE présents entre 1986 et 1988.

(2) Ces parrainages semblaient nécessaires aux membres du comité directeur pour renforcer la crédibilité de cette action, la première en ce genre.

(3) Le programme ERASMUS avait politiquement été adopté dans le cadre d’un sommet européen deux ans auparavant, mais avait été mis au placard pour des raisons budgétaires et fait l’objet de deux rejets par les sommets suivants. Il aurait été définitivement abandonné s’il avait été rejeté une 3ème et dernière fois en 1987.

(4) Voir aussi: Entretien de M. François Mitterrand, Président de la République, accordé à TF1 le 27 mars 1987 en direct du Salon de l’étudiant à La Villette, sur la coopération universitaire européenne et le rôle de l’université. Vie Publique

(5) Le programme sera définitivement adopté le 15 juin 1987 – Source: Toute l’Europe

(6) Plus d’information sur ce sujet à venir

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.

Scroll To Top