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La réémergence de l’archaisme politique (Franck Biancheri, 2007)

La réémergence de l’archaisme politique (Franck Biancheri, 2007)

L’archaïsme, pour des élites gestionnaires, c’est se persuader que gérer un pays c’est comme gérer une entreprise…

A tous les évènements qui viennent rythmer l’évolution géopolitique du monde nous aimons nous rappeler les très fines analyses de Franck Biancheri. Celles sur l’archaïsme politique, article dans lequel il s’adressait à l’Europe et aux européens, et plus particulièrement aux citoyens français (le texte a été rédigé quelques jours avant le 2nd tour de l’élection présidentielle française, à l’issue de laquelle Nicolas Sarkozy avait été élu), peuvent venir s’appliquer à l’investiture de Donald Trump, hier 20 janvier 2016, 45ème président des Etats-Unis:

L’archaïsme, c’est notamment quand la figure du chef, sa volonté, sa folie éclipsent l’esprit, l’aptitude à réfléchir, le sens du discernement du citoyen qui éteint ses inquiétudes et se persuade que le «chef» ne mettra en oeuvre de son programme annoncé que ce qui est «bien» et qu’il laissera tomber ce qui est «mal», que «ces éléments négatifs ne sont ajoutés au discours que pour permettre au chef la conquête du pouvoir, pour qu’il séduise les autres, ces incultes et ces idiots dont il a besoin pour obtenir sa majorité». C’est ce que pense le citoyen «raisonnable» qu’emporte l’émotionnel et la quête du chef, convaincu qu’il est que l’inculte, le myope, l’idiot, le manipulé, c’est forcément l’Autre…

Mais en Europe nous ne sommes pas immunisés contre ces dangers. Un texte à méditer qui fait le tour des dangers de l’archaïsme de tous les acteurs de notre société.

La réémergence de l’archaisme politique en Europe : Vers un test français

Nous Européens avons été au XX° siècle, d’Est en Ouest de notre continent, les acteurs de terribles  tragédies  historiques  commises  au  nom  de  la  modernité  alors  qu’elles  n’étaient  en   fait  que  l’expression contemporaine de l’archaïsme le plus ancestral.

Répression, brutalité, mensonge, manipulation, extermination, conflit, division, terreur, arbitraire , …  se sont habillés des plus beaux atours, d’abord camouflées sous des termes en  apparence anodins ou  positifs  comme  sécurité,  modernisation,  sincérité,  vérité,  protection,  progrès,  libération,  identité ,  efficacité, … jusqu’à ce que leur vraie nature se révèle : cet étrange mélange de folies individuelles  et collective

Hitler, Staline, Franco, Pétain, Mussolini, et quelques autres en ont été les  figures de proue, tandis  que les peuples s’embarquaient divisés, avec ferveur ou au contraire avec effroi, dans l’aventure que  la folie de ces chefs avait programmée.

Cet  archaïsme  ressurgit  partout  actuellement  en  Europe,  et  la  France  est  loin  de  faire  exception.  Comme l’avait écrit en 1998 Europe 2020 dans son fameux scénario intitulé  « UE 2009 : quand les  petits – fils  d’Hitler,  Franco,  Pétain,  Mussolini  et  Staline  prendront  le  pouvoir »,  plus  nous  nous  éloignons  de  1945,  plus  les  archaïsmes  qui  avaient  dominé  la  période  précédente  reprennent  du  « poil de la bête ». Et ne nous y trompons pas : quand l’époque est mûre, l’apparence de l’archaïsme  le  plus  dangereux  est toujours  celle  de  la  modernité  la  plus  contemporaine.  Ne  cherchez  donc  pas  les hommes en uniforme  friands de défilés  militaires (ils  viendront plus tard), mais  surveillez  bien les  discours  gestionnaires  ronflant  d’efficacité,  les  « valeurs »  portées  en  bandoulière,  le  recours  à   la  « science »  pour  légitimer  les  convictions  morales,  les  rengaines  d’histoires  à  faire  peur  à  l’ « honnête citoyen », et les prétentions à protéger tout le monde de tous les dangers.

Ces « archaïques » en costume moderne ne sont certes pas toujours faciles à débusquer car ils sont  toujours  le  fruit  d’une  époque  où  ces  thèmes  font  florès.  Mais  si  l’on  ouvre  bien  les  yeux,  on  les  identifie  rapidement  car  ils  sont  toujours  à  la  manoeuvre  d ans  la  même  direction  :  diviser,  contraindre,  empêcher,  effrayer,  …  .  Faisons  ainsi  un  petit  tour  des  formes  que  peut  prendre  cet  archaïsme européen en pleine résurrection.

L’archaïsme,  c’est  notamment  quand  la  figure  du  chef,  sa  volonté,  sa  folie  éclipsent  l’esprit,  l’aptitude  à  réfléchir,  le  sens  du  discernement  du  citoyen  qui  éteint  ses  inquiétudes  et  se  persuade que  le  « chef »  ne  mettra  en  oeuvre  de  son  programme  annoncé  que  ce  qui  est  « bien »  et  qu’il  laissera tomber ce qui est « mal », que « ces  éléments négatifs ne sont ajoutés au discours que pour  permettre  au  chef  la  conquête  du  pouvoir,  pour  qu’il  séduise  les  autres,  ces  incultes  et  ces  idiots  dont il a besoin pour obtenir sa majorité ». C’est ce que pense le citoyen « raisonnable » qu’emporte l’émotionnel  et  la  quête  du  chef,  convaincu  qu’il  est  que  l’inculte,  le  myope,  l’idiot,  le  manipulé, c’est forcément l’Autre…

L’archaïsme, pour un leader, c’est aussi confondre le passé et l’avenir, croire que les rêves d’hier  sont  les vérités d’aujourd’hui ou de demain, recourir à des concepts et des valeurs qui sont déjà en train  de sombrer dans l’Histoire, se soumettre à des pouvoirs déjà éteints, transformer la poursuite de se s  rêves d’adolescents en une vaste quête collective, et penser que sa propre imagination limitée est en  mesure à elle seule de refléter les aspirations d’une société complexe. L’archaïsme,  pour  un  citoyen,  c’est  aussi  l’absence  d’analyse  du  discours,  c’est  laisser  son  cerveau reptilien  l’emporter  sur  son  cortex,  c’est  refuser   de  voir  les  incohérences,  c’est  accepter  que  blanc  soit noir, c’est abandonner la recherche des causes et des conséquences, c’est croire au miracle sans  se poser la question de la foi, et c’est croire que puisque le chef a besoin de toujours plus de pouvoir  pour réussir, il faut bien abdiquer de sa propre capacité à demander des comptes.

L’archaïsme, pour un  corps social,  c’est quand ses élites  intellectuelles et politiques abdiquent  leur  responsabilité  d’ « éclaireur »  de  la  collectivité  et  la  transforment  en  une  quête  de  préservation  de  leurs  propres  privilèges,  quitte  à  faire  oublier  tous  les  signaux  qui  devraient  leur  faire  prendre  u n  autre chemin pour leur peuple. C’est quand la figure du « petit chef », du « caporal » s’impose peu à  peu pour remplace r celle du pédagogue, « petit chef » qui perçoit tout sous la forme de rapports de  forces  et  qui  vit  dans  un  monde  à  deux  dimensions,  le  « haut  et  le  bas »,  nul  horizon,  nulle  transversalité  dans  sa  conception  de  la  vie  ou  de la  société :  il  commande  à  ses   « inférieurs »  et  il  prend ses ordres de ses « supérieurs » ; il n’a pas vraiment d’égaux; il n’a que des compétiteurs ; en  fait  il  est  tout  le  temps  « sous  pression »  et  projette  son  angoisse  dans  la  fermeté  de  son  encadrement ou la brutalité de la mise  en oeuvre de son action.

L’archaïsme,  pour  des  élites  gestionnaires,  c’est  se  persuader  que  gérer  un  pays  c’est  comme  gérer  une  entreprise.  C’est  ignorer  l’aspect  multidimensionnel  d’une  société  contemporaine  préférant  la  résumer  à  la  logique  unidimensionnelle  de  la  croissance  du  profit.  Et  avec  cette  simplification  abusive, ces élites gestionnaires imaginent le « pire » en pensant à la faillite d’une grande entreprise,  alors que c’est le type d’évènement que l’Histoire ne retient même pas. C’est la failli te simultanée de  mille  sociétés  de  grande  taille  qui  peut  s’approcher  de  ce  que  « pire »  signifie  en  politique :  la  division d’un pays, son éclatement politique et social, voilà de quoi se nourrit l’Histoire, voilà ce qui  fait  des  morts  par  milliers  ou  par   millions  et  qui  demande  des  décennies  pour  être  réparé  (quand cela  est  seulement  possible).  Le  « manager »  a  autant  de  compréhension  de  l’Histoire  qu’un  lieutenant sur un champ de bataille; et c’est cette incapacité à comprendre la complexité d’un pays  et de  sa  gestion  qui  rend  possible  la  fascination  des  élites  gestionnaires  modernes  pour  l’archaïsme  politique  qui  lui  aussi  vit  dans  un  monde  unidimensionnel  (sauf  que  dans  son  cas,  c’est  un  signe  pathologique grave.

L’archaïsme, pour des journalistes, c’ est penser  le  contraire de ce qu’ils écrivent ou disent. C’est en  privé  de  voir,  de  savoir,  et  en  public  de  ne  rien  dire.  C’est  de  se  croire  encore  Beaumarchais,  et  d’être déjà devenu pigiste à la Pravda.

In fine, l’archaïsme, pour un pouvoir, c’est prétendre créer un monde neuf, fait d’hommes nouveaux,  « lustrés » du passé à bannir car non conforme aux vues du pouvoir actuel. C’est penser l’avenir en  rupture  avec  le  passé  alors  que  l’Histoire,  c’est  le  passé  plus  le  présent  plus  l’avenir :  l’Histoire  est  une addition, pas une soustraction.

Pour  conclure  cette  réflexion  sur  l’archaïsme  politique  aujourd’hui  en  Europe  et  en  France,  voici  deux  remarques  en  guise  d’avertissement  pour  tous  les  Européens  qui  vont  avoir  à  voter  dans  les  années à venir :

. selon  la conviction profonde des « archaïques » politiques, les principes sont uniquement fait pour  les  imbéciles ;  par  conséquent,  plus  les  principes  sont  affichés  dans  le  discours  plus  ils  seront  ignorés dans la pratique.

.  comme  Humpty-Dumpty  dans  Alice  aux   Merveilles,  l’archaïque  politique  fait  dire  aux  mots  ce  qu’ils veulent: la victime c’est le chef; le danger c’est le faible; la simplification c’est la complexité;  l’homogénéité  c’est  la  diversité;  la  vérité  c’est  le  mensonge;  l’avenir  c’est  le  passé.  Mais  il  n’est  pas de l’autre côté du miroir. Il est bien en Europe hier, aujourd’hui et demain.

Franck Biancheri, 02/05/2007

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