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Identités nationales et Solidarité européenne – de Eveline Caduc

Identités nationales et Solidarité européenne – de Eveline Caduc

N’ayons pas peur de donner leur place aux concepts d’identité, de nation et d’identité nationale pour éviter qu’ils ne galopent avec les identitaires dans les grands espaces « illuminés d’horreur »i.

Mon fond d’écran: l’Europe avec ce que l’on appelle la crise migratoire et plus particulièrement: l’absence de solidarité entre les nations européennes dans l’accueil des migrants, réfugiés et demandeurs d’asile du fait du dispositif Dublin qui, malgré ses aménagements successifs, continue d’attribuer au pays où ils sont entrés en Europe et où ils ont donné leurs empreintes, la responsabilité de l’accueil et du traitement de leur demande.

On ne peut parler de solidarité que lorsque l’on est sûr de son identité.

Or, comme l’identité européenne, l’identité nationale est une identité culturelle. Le culturel, qui s’oppose au naturel comme l’acquis à l’inné, est ce qui est cultivé et entretenu à l’intérieur d’un groupe et qui contribue à l’identifier. Ainsi, au niveau national, une langue et à travers cette langue une représentation du monde et de la relation du sujet au monde, des mœurs, des pratiques religieuses, des rites etc…

La culture ainsi conçue au sens anthropologique désigne donc une pratique d’expression sociale dans laquelle les membres d’un groupe se reconnaissent. Ce n’est pas un système qui fixe à chacun une place dans un ensemble. C’est ce qui permet à chacun de se rendre solidaire de tous ceux qui appartiennent à cet ensemble, qu’il soit local, régional, national ou européen.

La culture, garante de la cohésion sociale, définit donc un espace d’exercice de solidarité plus large que celui de la famille, du clan ou de la tribu. Mais la culture peut se perdre si elle n’est pas entretenue par les membres du groupe, ou si elle n’est pas respectée par ceux auxquels le groupe délègue le pouvoir. C’est alors la solidarité qui est compromise.

En effet, à mesure qu’ils sont moins reliés par des spécificités qu’ils ont en commun et qui constituent leur culture, les membres du groupe sont moins solidaires. De solidaires, ils deviennent solitaires. Est solus celui qui tient par lui-même, qui n’est pas relié aux autres. L’ermite fait le choix de la solitude. Elle est imposée par les circonstances à Robinson Crusoé. Généralement la solitude est insupportable. L’homme préfère être solidus, c’est-à-dire lié aux autres. C’est pour lui un besoin. Un intérêt aussi, voire une nécessité : le groupe protège.

Mais la relation de solidarité ainsi établie n’a rien à voir avec la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave. Ici, l’autre est celui avec qui on échange, que l’on aide et qui aide dans un renversement incessant de la relation donateur / récepteur. Reposant sur un besoin, la solidarité n’est pas de l’altruisme car l’aide implique retour en cas de besoin, réponse en cas de demande. Ne peuvent donc être solidaires que des êtres égaux. Non pas semblables mais égaux et qui ont le sentiment de l’être parce qu’ils se sont, les uns les autres, reconnus comme tels et qu’ils se respectent dans leurs différences. Des êtres qui, dans la relation de solidarité, sont capables de répondre aux demandes de l’autre et qui en conséquence sont dits responsables.

Seuls des êtres ou des peuples conscients de leurs caractères spécifiques et sûrs de les voir reconnus par les autres peuvent être solidaires.

La reconnaissance et le respect des identités nationales constituent donc la première condition de la solidarité européenne.

Bâtisseurs d’une Europe « unie dans sa diversité », il nous faut ré-enchanter l’expression « Europe des nations » avec tout ce qu’elle implique de fierté pour leurs membres, malgré les aspects sombres de leur histoire. Car cette fierté assure le socle qui les rend capables de s’ouvrir à l’autre et d’initier des actions de solidarité.

Je n’en donnerai qu’un exemple que je connais bien parce qu’il se situe dans la région où j’habite.

En ce moment, dans la vallée de la Roya que se partagent l’Italie et la France, est né un grand mouvement d’actions concertées et de solidarité citoyenne pour héberger et aider dans leur demande d’asile ou dans leur voyage vers un autre pays d’Europe, les migrants qui ont cheminé dans la nuit depuis Vintimille, de l’autre côté de la frontière, en suivant les rails d’un train de montagne et qui, au petit matin à la sortie d’un dernier tunnel , parviennent à la maison d’un berger ou dans les champs de paysans où ils trouvent des toiles tendues et quelque subsistance.

Ce berger, ces paysans, ces gens simples aux revenus modestes qui auraient pu appartenir aux électorats souverainistes ou populistes ont bravé les dénonciations de certains de leurs concitoyens et les interdits des autorités territoriales. Ils ont affronté sans faiblir les procédures judiciaires que celles-ci ont intentées à leur encontre au mépris de la convention de Genève. Et ils ont réussi à rassembler des Français et des Italiens appartenant à différents milieux socio-professionnels qui se sont constitués en association citoyenne d’aide aux réfugiés bloqués à la frontière par les égoïsmes des États-nations et le dispositif européen Dublin qui les entretient.

Leur action relève de la solidarité humaine mais aussi, comme ils l’ont dit à plusieurs reprises, de la fierté d’être de cette vallée dont certains habitants s’étaient déjà illustrés durant la dernière guerre dans l’aide aux résistants ou l’hébergement de Juifs pourchassés par l’occupant nazi. Cette fierté est entretenue d’une génération à l’autre par les récits des villageois, leurs images valorisantes et les symboles sur leurs monuments, ou encore par la poésieii.

Or cette fierté, si importante à l’échelon local, l’est aussi à l’échelle des nations comme à l’échelle de l’Europe dans le monde. C’est pourquoi il faut l’entretenir et s’en faire l’écho.

En précisant que sa remarque valait aussi pour les aspects les plus sombres de notre identité européenne, notre ami Franck Bianchéri a trouvé dans son dernier livre, une belle formule pour le rappeler : « Il s’agit de ne pas oublier qui nous sommes afin de pouvoir être ce que nous espérons »iii.

Eveline CaducAssociation « Prix international du poète résistant »

Note de présentation en annexe :

Après avoir, en 1988 , lancé dans le cadre ERASMUS entre mon université de Nice-Sophia Antipolis et les universités de Bologne, Parme, Padoue, Thessalonique, Lisbonne et du Pays Basque, le cursus européen interculturel et pluridisciplinaire Méditerranée contemporaine : Culture et Communication, je me suis engagée à la suite de Franck Biancheri dans les actions de Prometheus-Europe et j’ai participé à différents événements ou colloques qu’il a organisés dans le cadre du réseau Nicomed : à Istanbul en 1993, à Naples en 94, à Izmir en 95, à Marrakech en 96 , aux rencontres euro-méditerranéenne de Marseille et à tout ce travail de coopération décentralisée impliquant la société civile qui a caractérisé les programmes Med-campus ouverts aux pays méditerranéens non-communautaires comme la Syrie, le Maroc et le Liban et où pouvaient prendre place les mots utopie, rêve et fête.

C’était le temps de la construction d’une Europe heureuse libérée du totalitarisme, de quelque chose à inventer ensemble dans le dialogue des cultures en particulier grâce au Programme d’enseignement supérieur Socrates. Mais il faut bien reconnaître qu’un certain désenchantement s’est installé après l’échec du Traité Constitutionnel, et surtout depuis que, sur fond de crises financière et économique et de terrorisme international, notre Europe élargie est plombée par les égoïsmes nationaux, si sensibles en particulier dans le traitement des réfugiés.

D’où l’urgence qu’il y a à trouver les moyens de réactiver le désir d’Europe.

C’est le message que nous a laissé Franck Biancheri à travers ses prévisions et les propositions qu’il développe dans son dernier livre Crise Mondiale, En route pour le monde d’après, France–Europe–Monde, dans la décennie 2010–2020.

Ma réflexion s’est renforcée à la lecture de travaux récemment publiés et dont je partage les conclusions :

– d’une part l’article de Claude Obadia paru dans Le Monde du 11 mai 2017 Contre les nationalismes, osons l’identité européenne qui se termine par :

« Les données du problème sont claires. Tant que les Européens penseront l’Europe dans les termes du cosmopolitisme post-identitaire, l’Europe n’existera pas. Si le temps est venu d’opérer un choix et si ce choix, en France, et comme l’a promis le président Macron, est celui de l’Europe, alors il se doit d’être celui du courage. Le courage d’affirmer que l’Europe est le nom d’un ensemble de valeurs héritées de son histoire et, en l’occurrence, de l’influence conjointe de la culture gréco-romaine et de la spiritualité judéo-chrétienne. » http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/05/11/claude-obadia-pour-lutter-contre-les-nationalismes-osons-l-identite-de-l-europe_5126057_3232.html

– et d’autre part, vu sur Arte, le documentaire de Manuel Gogos , journaliste greco-allemand, qui s’intitule Identités douloureuses – les nouvelles droite en Europe et étudie les mouvements identitaires européens. Au terme de son enquête menée dans 3 pays européens, le journaliste conclut :

« Nous ne pouvons pas laisser à l’extrême droite le monopole des grands récits qui concernent notre patrie, nos origines ou notre attachement à nos racines. »

i d’après une image de Saint-John Perse (Vents IV,2)

ii voir Claude Ber Il y a des choses que non, Éditions Bruno Doucey, Paris, 2017 .

iii Franck Bianchéri Crise Mondiale, En route pour le monde d’après, France–Europe–Monde, dans la décennie 2010–2020 , p. 62, éditions Anticipolis, Nice, 2010


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