Home / Sélection FB Doc / Sur nos nouvelles frontières avec la Russie: le marathon pour la démocratie dans les Pays Baltes (Franck Biancheri, 2003)
Sur nos nouvelles frontières avec la Russie: le marathon pour la démocratie dans les Pays Baltes (Franck Biancheri, 2003)

Sur nos nouvelles frontières avec la Russie: le marathon pour la démocratie dans les Pays Baltes (Franck Biancheri, 2003)

fb-marathonienEn 2003, Franck Biancheri réalisa quelque chose d’unique, sans précédent et qui n’a connu aucune répétition depuis. Seul, il a parcouru l’ensemble de l’Europe durant toute une année, débatant de la question “Où va l’Europe?” avec des citoyens de 100 pays différents: c’est ce qui a été nommé le Newropeans Democracy Marathon. Depuis le Portugal à la Grande-Bretagne, de la France à l’Estonie, de la Finlande à la Serbie, Franck Biancheri sillonne l’Europe. Il aura traversé tout le continent européen « à pied, à vélo, en voiture, en train, en avion… ». Ce sont 150.000 km parcourus dont 40.000 en voiture, en 8 mois ! Ce sont les caractéristiques physiques et intellectuelles de Franck qui lui ont valu le titre de héros Européen de l’année par les lecteurs du Time Magazine. Franck Biancheri a rencontré près de 10.000 Européens lors de 300 heures de débats et échangé dans toutes les langues possibles, y compris le langage des sourds-muets en Lettonie. L’article ci-dessous, de Franck Biancheri du 01/08/2003, retrace son voyage extraordinaire à travers les villes des pays Baltes: Klaipeda, Tallinn, Tartu, Malpils, Riga, Valmiera…

Sur nos nouvelles frontières avec la Russie

Il existe au moins une ville dont l’aéroport est chic : Vilnius. Sa salle principale date de l’entre-deux guerre et ressemble au hall d’un grand hôtel avec stuc, moulure, mezzanine et pilier peints dans des couleurs pastels. Rien à voir avec les habituels construction de verre, béton et acier. On est même surpris d’y trouver des avions. Me voilà averti! En cette fin Mai, les pays baltes nous réservent d’étonnantes découvertes, à moi et mon père, qui, profitant de sa retraite et curieux de cette région, a décidé de m’accompagner pour cette tournée balte. Nos partenaires locaux semblent apprécier de découvrir qu’un spécialiste de l’Europe peut aussi avoir un papa! Autre surprise à Vilnius: le drapeau de l’OTAN flotte dans la cour de l’ambassade de France, au centre de la ville! C’est la première fois que je vois cela.

Des «élites baltes» made in USA

En Lituanie, dès Klapeida (l’ancienne Memel allemande), le ton est donné. Mes deux co-conférenciers dans cette salle du Conseil Municipal illustrent une étrange situation rencontrée tout-au-long de mes conférences dans la région: d’un côté, M. Aidas Palubinskas, avocat international, né et élevé aux Etats-Unis, revenu depuis quelques années en Lituanie comme une dizaine de millier d’autres expatriés; de l’autre, sociologue à l’Université de Klapeida, M. Liutauras Kraniauskas, lituanien de toujours. Leurs analyses, leurs opinions divergent pratiquement sur tout: évolution de l’UE, relations avec les Etats-Unis, … .

Les premiers, bénéficiant de leurs formations occidentales, de l’argent et des relais d’influence notamment américains, ont monopolisé toutes les fonctions-clés. Ce sont eux aujourd’hui qui parlent au nom de leurs peuples, notamment dans les négociations avec l’UE. Pourtant ces mêmes peuples se retrouvent assez peu dans leur discours. La politique des pays baltes de la fin de cette décennie a donc toutes les chances d’être très différente de celle d’aujourd’hui.

Des pays à l’indépendance retrouvée qui aiment beaucoup les frontières

En route maintenant pour Tallin! Ce chemin vers le nord de l’Estonie, nous confirme que les pays baltes sont loin d’être aussi petits qu’on veut bien le croire vu de l’UE. Et nous découvrons douloureusement que les trois Etats adorent les frontières et les contrôles.

Nous sommes d’ailleurs bloqués une heure à la frontière Lettonie/Estonie du fait d’une panne informatique des douanes. Ailleurs, deux ou trois véhicules à la frontière légitiment une attente d’au moins une demi-heure. Le soir même, dans la salle de conférence du Ministère des Affaires étrangères estoniens, je soulève le problème de ces frontières récemment reconstituées, difficiles à traverser, parfois dotées de bâtiments tous récents … et qui vont devoir être abattues d’ici quelques mois avec l’élargissement. En tout cas, les Estoniens sont en pleine campagne du référendum sur l’accession à l’UE. Prévu pour Septembre, tenants du «oui» et du «non» sont présents dans les salles, ici comme à Tartu, … avec au moins un point commun, comme me le confie M. Olav Aarna, Membre du Parlement estonien, personne ne souhaitent un «oui» massif à 82% comme en Lituanie.

Tallin n’est pas devenu ce grand port marchand par hasard … avoir un résultat faiblement positif cela aidera dans les négociations à venir! Et les Estoniens aiment bien souligner leur différence (leur langue n’d’ailleurs de point commun qu’avec le Finlandais et le Hongrois). Cela dit, suite à la comparaison faite par un tenant du «Non» entre l’entrée dans l’UE et l’appartenance à l’Union soviétique, je dois rappeler à la salle que: «Ce n’est pas l’UE qui demande à l’Estonie de la rejoindre. C’est le contraire. Si l’Estonie ne veut pas entrer dans l’UE, pas de problème, nous ne l’envahirons pas! Si elle nous rejoint, nous serons ravis. Mais que les tenants du «non», répondent aussi à la question qu’est-ce que sera l’Estonie «indépendante» en 2020, coincée entre une grande UE et la Russie?».

Riga, la perle tellement européenne de la Baltique

Après l’avoir traversé rapidement pour aller de Lituanie en Estonie, nous voici à nouveau en Lettonie. Des Lettons qui sont bien seuls comme me l’avait indiqué, à Tampere, le 9 Mai, M. Matti Wuori, membre finlandais du Parlement européen: «Les Finlandais soutiennent les Estoniens. Les Polonais font la même chose avec les Lituaniens. Et au milieu, les Lettons se retrouvent seuls, sans «sponsor» extérieur», et avec un million d’habitants d’origine russe, sur un total de 2,4 millions.» Certes.

Mais pour moi, la découverte de la Lettonie, ce sera d’abord le choc esthétique que produit Riga, la capitale et son million d’habitants, la plus grande ville des pays baltes. La Perle de la Baltique mérite vraiment son surnom. Des bâtiments de l’époque de la Hanse à l’Art Nouveau, d’inspiration allemande ou russe, cette ville rassemble des trésors d’architecture superbement restaurés. Et en cette fin de printemps, elle est couverte de bars et restaurants aux terrasses accueillantes. Cette ville est assurément un bijou: un bijou très européen qui va attirer les touristes de tout le continent. D’ailleurs déjà on y rencontre de nombreux Allemands qui redécouvrent une ville, une région où leurs ancêtres furent présents pendant plus de 700 ans. Au-delà de Riga et des pays baltes, tout au long de cette zone frontière avec le monde russe, de l’Estonie à la Roumanie, mon voyage m’a fait constater l’ampleur de la perte pour les Allemands que la folie hitlérienne a entraînée: partout les vestiges sont là, maisons, villages, villes, … d’une présence multi-séculaire balayée d’un seul coup en 1945. Et à Riga, on regrette cette présence allemande qui est associée aux grandes heures de gloire de la ville.

La conférence se déroule dans cette ville avec un public d’experts prenant la prose bruxelloise pour paroles d’évangiles. Ainsi, on m’indique qu’«ici, le Commissaire à l’élargissement, Günther Verheugen, est considéré comme une sorte de vice-roi, très très puissant». J’ai entendu cela déjà ailleurs dans les pays candidats. Pour illustrer les différences entre l’UE que voient les pays candidats, et l’UE réelle des Etats-Membres, je dois donc expliquer que dans l’UE personne ne sait qui est M. Verheugen, ni n’attache d’importance à ce qu’il dit.

Lutter contre l’indifférence de nombreux Lettons

Le matin même, au Centre de Développement Social de Malpils, petite ville à 80 km à l’est de Riga, j’avais rencontré essentiellement des jeunes de 12 à 17 ans. Un public assez dubitatif qui ne sait trop quoi penser de l’élargissement.

En tout cas, aucun enthousiasme. La directrice de communication de la ville, Mme Sonja Zemite et Mme. Livija Mukane, la directrice du lycée, en revanche se battent pour attirer l’attention de leurs concitoyens. Elles ont conscience que le référendum de Septembre c’est l’avenir de leur pays qui se joue et que en particulier celui de leurs jeunes concitoyens. Enseignement des langues, échanges dans le cadre de programmes européens comme Comenius, …. elles font tout pour insérer leur ville et établissement dans les réseaux européens.

Se comprendre sans s’entendre … un défi très européen au cœur de la conférence de Valmiera

L’avenir est bien au cœur des préoccupations des Lettons. D’ailleurs, le lendemain, à Valmiera (120 km au nord-est de Riga), on me pose la question clairement «Est-ce que comme le dit Berlusconi la Russie entrera dans l’UE? Parce que nous essayons depuis toujours d’échapper à la Russie alors si on entre dans l’UE pour qu’elle nous y rattrape, quel intérêt?». Question directe, pour une conférence où communiquer est particulièrement complexe. En effet, la municipalité de Valmiera m’a demandé d’intervenir devant un public, rassemblé par la très dynamique branche régionale de l’Association Lettone des Sourds. Ayant accepté, cela fait des semaines que je me demande comment aborder cette conférence où mon Anglais sera traduit en Letton, lui-même traduit en langage des signes. Et vice-versa. Après un quart d’heure où tout me perturbe: des participants qui bien évidemment regardent la traductrice en langage des signes et non pas le conférencier qui parle, 80 personnes qui bavardent sans bruit par des gestes continuels, et la découverte qu’en plus la moitié de la salle est d’origine russe, je décide de passer directement aux questions. Et là, c’est la divine surprise. Une avalanche de questions, de commentaires et d’opinions sur des sujets très variés … qui durera trois heures.

Même dans la province lettone les sorties de Berlusconi inquiètent

Ainsi, les déclarations de Berlusconi sur l’entrée de la Russie dans l’UE inquiètent beaucoup. Je dois préciser que ce que dit Berlusconi n’a aucune valeur et n’engage personne, pas même l’Italie; et qu’au moins pour les décennies à venir, la Russie n’entrera pas dans l’UE; mais qu’en revanche on doit construire une relation adaptée avec elle. Ici, la Russie, ça n’est pas une idée. Elle est le puissant voisin. D’ailleurs un soir, en se trompant de chemin, nous avons aboutis directement à la frontière russe.On me demande aussi si je suis d’accord avec cette chanson lettone qui compare «Paris et Riga». Je ne peux que confirmer! Le rôle de l’UE en matière de politique pour les handicapés est bien entendu largement abordé. D’autres souhaitent des commentaires sur les travaux de la Convention. En enfin, nombreux sont ceux qui estiment (fort justement à mon avis) que le langage des signes devrait devenir une des multiples langues officielles de l’UE, surtout qu’elle permet de se comprendre par delà les frontières.

En partant, la très dynamique Gunta Berzina, qui dirige la stratégie ONG de la ville, m’indique que ce débat nourrira les conversations des participants pendant les 6 mois à venir. Je peux lui affirmer sincèrement qu’il nourrira mes souvenirs pendant de nombreuses années. D’ailleurs, j’ai décidé que je retournerai tous les deux ans à Valmiera pour faire le point avec eux sur l’évolution de l’Europe …. si, bien sûr, les Lettons décident en Septembre de rejoindre l’UE!

Franck Biancheri (1961/2012)

Texte original pour Europe2020, 01/08/2003 à retrouver sur FB Doucmentation: Sur nos nouvelles frontières avec la Russie (Franck Biancheri, 01/08/2003)

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.

Scroll To Top