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Défense Européenne: un défi pour la Démocratie Européenne (Christel Hahn)

Défense Européenne: un défi pour la Démocratie Européenne (Christel Hahn)

– Pas d’armée européenne sans démocratie européenne. –

Commençons par quelques réflexions fondamentales, pour nous pencher ensuite sur la politique européenne.

Une armée est un anachronisme démocratique, et ceci pour deux raisons :
. d’une part, un état fondé sur des valeurs démocratiques peut-il envoyer ses fils, et de nos jours ses filles, pour mourir, ou pour tuer, ou pour risquer d’être blessés et d’être traumatisés? Cette question, si elle est posée de manière simple et directe, trouvera comme réponse un « non » franc, parce que les valeurs européennes sont fondées sur le respect de la vie.

. d’autre part, une armée, qui est une structure de guerre, ne peut pas être démocratique. Au cours d’un combat, il n’est pas possible de voter ou de négocier les actions à entreprendre, alors il est nécessaire d’avoir un leadership clair et fort, et non une démocratie.

Néanmoins, presque tous les états ont des armées et leur souveraineté est en grande partie basée sur leurs forces militaires. Ceci est un exemple intéressant puisqu’il montre à quel point nous sommes encore loin de nos valeurs fondamentales. Ce qui nous mène à la sphère politique, qui développe des stratégies pour gérer les structures étatiques actuelles, qui nous ont été imposées par l’histoire.

Notre monde actuel devient de plus en plus instable notamment du fait d’actions conduites par des opérateurs non étatiques. L’Europe est entourée par des champs de batailles et des guerres, que ce soit en Ukraine, en Syrie ou en Libye et l’EIIL (Etat Islamique en Irak et au Levant) a porté la terreur en son cœur.

La Russie, notre voisine européenne, est frappée par le terrorisme islamique depuis longtemps. Elle combat l’EIIL en Syrie et défend sa sphère d’influence en Ukraine, elle reconstruit sa force militaire et modernise ses armes nucléaires.

Donald Trump, qui pourrait être le prochain président Américain, a remis en question l’alliance de l’OTAN (au profit d’une organisation capable de faire face aux défis actuels à l’image des opérateurs non étatiques et de la cyber-guerre) et souhaite que des pays comme l’Allemagne paye pour sa protection. Il compte aussi massivement développer les forces armées américaines.
Son opposante Hillary Clinton, ancienne secrétaire d’état, a démontré à plusieurs reprises être en faveur de la politique américaine qui a fortement contribué à faire du Moyen-Orient la principale menace pour la sécurité européenne aujourd’hui.
La Grande Bretagne, de longue date opposée à l’idée d’une armée européenne, a voté sa sortie de l’UE.

Au regard de cette situation, on entend aujourd’hui à Bruxelles et dans les capitales et sommets européens, parler d’une armée européenne, d’une Europe de la défense[1].

Mais cela est-il faisable? Ou quelles en seraient les conditions nécessaires ?

Les critiques émises avancent que cette route est prise parce que les dirigeants ne parviennent pas à trouver une voie commune pour résoudre les problèmes de l’Euro et de l’intégration économique. Cet argument recèle une certaine vérité, bien qu’il ne reconnaisse pas qu’une Europe de la Défense commune soit actuellement une nécessité politique.

Mais il est nécessaire de tirer les conclusions d’une union monétaire mal conçue. Presque tous les économistes et même de nombreux politiciens s’accordent à dire qu’une monnaie unique, pour fonctionner et rendre l’Europe prospère, a besoin d’une véritable intégration politique. Et, comme nous le savons tous, la démocratie est l’outil nécessaire à l’intégration politique. Cet outil permet de mettre en évidence les aspects et les problèmes d’un domaine politique en particulier et permet d’apporter la légitimité politique.

Pour l’Europe, cela signifierait la tenue d’élections transeuropéennes –comme Franck Biancheri et ses amis n’ont cessé de le réclamer– qui donneraient naissance à un parlement doté de pouvoirs forts (comme le droit de vote sur un budget) et à un gouvernement européen élu par ce même parlement.
Mais les dernières générations de dirigeants politiques ont bloqué ce processus, car, émanant eux-mêmes des scènes politiques des états-nations européens, ils ne voulaient pas avoir à se remettre en question.

Aujourd’hui nous voudrions mettre en place une armée européenne, alors que nous n’avons ni Parlement européen disposant de droits pour la contrôler, ni commandement démocratiquement légitimé pour la diriger. Le peuple Européen percevra cette armée comme une nouvelle menace et non comme un outil contre les dangers actuels et reste donc voué à l’échec.

Une armée n’est pas uniquement une structure technologique, mais une entité qui traite de la guerre, et donc inévitablement de sujets de vie et de mort. Instrument de pouvoir il couvre une zone sensible de la politique. Il peut revêtir des formes très différentes: un moyen de défense, un outil de dissuasion, un outil servant des ambitions impérialistes et néo-colonialistes, ou même un moyen pour supprimer des citoyens et renverser un gouvernement légitime. Pour une armée européenne il faut de la démocratie européenne et un commandement démocratiquement légitimé, un commandement fort, un commandement intelligent. Bref, tout ce que nous n’avons pas. Peut-être avons-nous de l’intelligence, mais pas assez de démocratie, ni assez de force et de lucidité. En l’état actuel, cette route conduirait au désastre.

Mais, parce que nous souhaitons empêcher ce désastre et parce que nous sommes actuellement dans une situation difficile, il n’y a pas d’autre issue que de commencer à poser les bases de cette véritable gouvernance européenne démocratique. Et ainsi donner aux citoyens européens le pouvoir de décider de la direction d’une armée européenne, et de lui donner de la légitimité.

Un tel processus démocratique est également nécessaire au processus d’intégration de la constitution de cette armée européenne[2]. Il est indispensable pour faire remonter toutes les idées de ce que devrait être cette armée européenne du 21ème siècle et de ce qu’elle devrait défendre, mais aussi au débat sur l’identité européenne et sur la mobilisation des meilleures compétences en matière de politique de la défense.

Alors, pourquoi ne pas lui donner une chance (ça ne peut pas être pire)[3]?

Christel Hahn
Présidente d’IRPA

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[1]Source: Telegraph, , 22.8.2016

[2]Il y a même un exemple positif d’intégration militaire: l’Allemagne. Après la chute du mur, elle n’a pas renvoyé les membres de l’armée de l’Allemagne de l’est, mais elle les a intégrés, ainsi que ses officiers, dans l’armée allemande de l’ouest (alors qu’en Irak, l’armée a été écartée et est devenue une base majeure de l’EIIL). Après la guerre, l’Allemagne a également réussi à reconstruire une armée basée sur le concept du « citoyen en uniforme » (en utilisant et en intégrant aussi du personnel de l’ancienne armée) et son armée est encore aujourd’hui une armée parlementaire, c’est-à-dire que ses déploiements sont validés par le parlement (sauf en cas d’urgence).

[3]Si beaucoup disent qu’il n’est pas faisable de mettre en place une démocratie européenne dans une période de temps aussi courte, pourquoi ne pas songer à créer au moins une gouvernance militaire européenne dès maintenant ? Pourquoi ne pas élire un parlement militaire à un niveau trans-européen (qui n’a pas besoin d’être important), qui élirait un ministère européen de la défense ? (lire aussi le livre du philosophe Jogannes Heinrichs: “Die Logik des europäischen Traums, Eine systemtheoretische Vision” et son article: Four-way path of democracy (en anglais)

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