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L’ « espace public européen » est une fiction inventée par des universitaires et des technocrates (Franck Biancheri, 2005)

L’ « espace public européen » est une fiction inventée par des universitaires et des technocrates (Franck Biancheri, 2005)

A quelques mois des élections européennes il est temps de se reposer, comme Franck Biancheri le faisait en 2005, certaines questions sur les politiques de communication menées au niveau communautaire et national à coup de dizaines de millions d’Euros et qui ont bien du mal à redorer le blason des institutions européennes… car ces fameux experts ne semblent toujours pas avoir compris que les citoyens n’attendent pas qu’on leur dise combien l’Europe est “sexy”, ou “tout ce qu’elle fait pour vous” mais où elle va et qui la dirige… et c’est bien un débat politique de fond qui s’impose…

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Visiblement, le sujet est à la mode ! Les réactions à mon éditorial « Communication strategies cannot solve anymore the communication deficit of the EU institutions » , et l’édito d’hier, d’Anne de Malleray, sur « L’’Europe sexy» ont montré que ces questions font débat. Et en effet, en ces temps de ratification de la Constitution par référendum (9 au total impliquant plus de 200 millions de citoyens: une première historique pour notre continent) et suite à la débâcle de la participation aux dernières élections européennes, il est temps de se poser certaines questions sur ces politiques de communication, menées depuis plus de 15 ans au niveau communautaire et national, à coup de dizaines de millions d’Euros.

Surtout que cette fois-ci encore, des campagnes référendaires aux espoirs de la Commission de redorer son image publique, ce sont d’autres dizaines de millions d’Euros qui vont être dépensés.

Alors, évidemment, experts en tout genre et spécialistes « reconnus » pullulent autour des ministères et des institutions européennes. Les politiques ne sachant pas comment parler d’Europe à leur concitoyens, ce vide de savoir-faire est comblé par une noria de consultants et technocrates se prétendant tous plus savants en la matière que leurs voisins : les uns y cherchent de l’influence, la plupart des financements. Cependant 99% d’entre eux partagent la même caractéristique : ils n’ont jamais personnellement fait changer d’avis qui que ce soit dans leur vie, même dans leur propre entourage par exemple, en matière européenne. La plupart d’entre eux n’ont d’ailleurs même jamais cherché à le faire (et s’en vantent d’ailleurs).

Cela doit être la marque des « vrais professionnels » : ceux qui n’ont aucune conviction et offrent leurs services au plus offrant. Pourtant, aujourd’hui, même en Afrique, tout le monde sait que le temps des mercenaires est fini …. sauf visiblement sur le circuit communautaire !

Mais, ne nous inquiétons pas pour eux. Depuis un peu moins d’une décennie, nos chers « experts » en communication de l’Europe ont élaboré un concept « puissant » qui leur permet de s’installer dans le paysage de la communication de l’UE sans avoir ni la moindre expérience concrète de ce qu’elle représente réellement sur le terrain, ni la moindre conviction sur le fond. Ce concept miraculeux s’appelle « l’espace public européen ».

Ne le cherchez pas près de chez vous. Il n’existe nulle part hormis dans des endroits bien précises de l’UE, à savoir les colloques universitaires ou institutionnels sur le déficit de communication de l’UE, les réponses des « boîtes de comm » à des appels d’offre communautaire et nationaux en matière de communication sur l’Europe et les réunions internes des technocrates en charge du sujet.

Ce concept « admirable » vise à expliquer qu’il existerait une manière de « communiquer l’Europe » (c’est-à-dire ses institutions, ses politiques, ses projets, ses décideurs, ses valeurs, …) sans entrer dans aucun débat politique de fond et en éliminant ainsi toutes les questions qui fâchent (pourquoi ? comment ? utilité ? impact ? qui ? …). Généralement associé à ce concept,on retrouve mentionné un acteur non moins « fabuleux », la société civile, qui existe bien elle, mais qui en l’occurrence est parée d’une vertu singulière (et totalement erronée) : la neutralité politique. On pourrait ainsi animer cet « espace public européen » avec l’aide d’ « acteurs de la société civile » qui bien entendu bénéficieraient des conseils éclairés d’ « experts en communication de l’Europe » ! Pour ceux que cela pourrait faire rire, je voudrais simplement souligner que ce type de « jargon » peuple la quasi-totalité des appels à proposition dans le domaine de la communication de l’UE depuis une décennie.

Bien entendu, toute expérience de terrain permet de démontrer non seulement l’inexistence de cet« espace public européen » aseptisé, castré qui n’est qu’une tentative de se voiler la face devant l’émergence, au cours des dix dernières années, d’un « espace politique européen ». Comme j’ai eu l’occasion de le rappeler récemment à un « expert en communication sur l’Europe » qui me vantait le mérite du « Power-Point » pour les conférences de proximité : « Ce n’est pas un power-point que les gens attendent, mais quelqu’un qui vient, les mains dans les poches, écouter leurs opinions sur l’UE et en discuter franchement avec eux. Pire, le power-point est le meilleur moyen de renforcer encore plus cette image d’une UE distante, techno et donc peu aimable. » Mais bien entendu, les « mains dans les poches » ça n’est pas « facturable », alors que le power-point, oui !

Pour conclure, le débat sur l’UE appartient désormais à un espace politique européen. Les citoyens ont une vision et des attentes politiques par rapport à l’UE. Ils ont des opinions et des questions politiques et attendent des débats du même ordre. Le fait que nos politiques et nos« experts » ne sachent pas comment leur répondre n’y changent rien. Le concept d’ « espace public européen » est une fiction qui n’a jamais permis et ne permettra pas plus demain de « reconnecter » les institutions communautaires avec les citoyens. Il est dommage de penser que néanmoins des dizaines de millions d’Euros vont encore être engloutis par la Commission et les Etats-Membres dans cette fiction, faute de remise en cause de leurs concepts.

Comme ce sont les questions (et non pas les réponses qui font progresser les choses), en voilà une qui pourrait aider nos dirigeants à y voir plus clair en la matière: qu’est-ce qui est le plus important pour l’avenir de l’UE : la Constitution ou les référenda impliquant 200 millions de citoyens de neuf pays ? Le produit ou le processus ?

Et vous, quel est votre avis ?

FB vignette  Franck Biancheri, Cannes – 16/02/2005

Téléchargez le pdf: Communication de l’UE (suite) :L’ « espace public européen » est une fiction inventée par des universitaires et des technocrates (Franck Biancheri, 16/02/2005)

  

Plus d’articles de Franck Biancheri: Franck Biancheri Documentation

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