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Sans vrais partis trans-européens, l’élection européenne se fait en « classe touriste ». De Franck Biancheri (2004)

Sans vrais partis trans-européens, l’élection européenne se fait en « classe touriste ». De Franck Biancheri (2004)

Le 7 février 2018, le Parlement européen, alors que la proposition était sur la table, n’a pas voté l’instauration de listes transnationales et a rejeté toute réflexion sur la création d’une circonscription unique électorale européenne pour les élections européennes 2019 et au delà. Les partis nationaux qui occupent le parlement européen, persuadés que les « alliances » par famille politique qu’ils forment au sein du Parlement européen sont suffisantes pour exprimer la voix européenne des citoyens, se sont gardés de révolutionner la démocratisation européenne, qui risque notamment de leur coûter des sièges. Ils se sont même alloués les 73 sièges britanniques qui devraient se libérer en 2019 avec le Brexit, et ce même s’ils ont acté pour une réduction effective du nombre des parlementaires européens (cf décision du PE Composition du Parlement européen, 07/02/2018). Or, comme l’écrivait Franck Biancheri en 2004: « les partis politiques nationaux ne peuvent plus assumer la responsabilité démocratique de l’élection européenne. Leurs tentatives illusoires de former des alliances entre partis de même famille politique n’est que l’expression de leur prise de conscience qu’ils n’arrivent pas à tenir un discours compréhensible et crédible aux citoyens lors des élections européennes.« 

Depuis 2004, la démocratisation en Europe a perdu beaucoup de temps. Mais souhaitons qu’avec l’émergence de listes transeuropéennes, comme DiEM25, les Verts européens, les Fédéralistes, … l’élection européenne de 2019, dix ans après les espoirs de Franck Biancheri, ne restera pas une élection de « classe touriste » et montre que les citoyens sont les réformateurs.

Franck Biancheri, 13.05.2004 – Dimanche dernier, Journée de l’Europe, le Comité pour la Défense de la Cause Arménienne (CDCA) a organisé à Lyon une très grande conférence rassemblant les têtes de listes aux élections européennes pour la région Grand Sud-Est, autour d’une question-clé pour l’avenir de l’Europe : l’éventuelle entrée de la Turquie dans l’UE. Estimant qu’Europe 2020 pouvait aider à éclairer ce débat complexe, les organisateurs m’avaient inviter également à intervenir. Avec plus de mille participants un Dimanche après-midi, le sujet a montré qu’il était mobilisateur et que les citoyens peuvent être intéressés par le débat européen … à condition qu’il traite de ce qui les intéresse.

Le débat fut particulièrement animé et la salle très expressive de ses convictions et opinions. Pourtant, et malgré la qualité des intervenants des différents partis politiques, je n’ai pu m’empêcher de constater (et de dire en conclusion de cette manifestation) combien l’absence de vrais partis trans-européens dénaturait complètement l’exercice démocratique que devrait être l’élection au Parlement européen.

Tout d’abord, la plupart des responsables politiques candidats dans ces élections (et je parle ici de l’ensemble des 25 Etats-membres) sont incapables d’utiliser cette occasion électorale comme une vaste pédagogie de l’Europe et des Européens : chacun ne parle que de ce qu’il connaît et ce qu’ils connaissent c’est la politique nationale ou régionale ; donc ils ne parlent pas, n’expliquent pas, ne rendent pas compréhensible la complexité de la construction politique européenne et son immense potentiel d’action. Au mieux, pour ceux qui ont déjà été élus européens, ils donnent quelques informations sur le processus de fonctionnement du Parlement européen, mais rien de plus. Rien sur les forces politiques à l’œuvre dans les 25 pays, rien sur les attentes des citoyens des 24 autres Etats-Membres, rien sur les conditions d’efficacité de leur propre action au sein d’un ensemble aussi vaste et divers.

On assiste même à des démonstrations de bonne foi qui ne peuvent que convaincre le citoyen moyen que l’élection européenne est vraiment une «pitrerie» électorale, et le Parlement européen un «détournement» de légitimité démocratique. Et cela est d’autant plus grave que ces démonstrations se font devant des citoyens motivés par des thèmes politiques européens comme, ici, l’entrée éventuelle de la Turquie dans l’UE.

Voici quelques exemples de cette fausse démocratie communautaire en action, Dimanche dernier à Lyon :

  • un responsable politique expliquant que les citoyens devraient s’intéresser à la constitution plutôt qu’à la Turquie pour décider de leur vote aux prochaines élections européennes ! Outre que c’est faux, puisque la Constitution donnera lieu en temps et en heures à de nombreux référendums (et qu’on ne sait toujours pas ce qu’elle contiendra in fine ; alors que le Parlement pourra s’il le veut bloquer ou non l’entrée éventuelle de la Turquie), les citoyens présents n’ont pas manqué de réagir bruyamment au fait que les « élites » leur expliquent ce qui «doit» les intéresser ou pas dans une élection ! Curieux concept de démocratie « top-down » qui reflète bien l’actuel système politique communautaire.
  • plusieurs « têtes de liste », aiguillonnés par les organisateurs, obligés d’expliquer de manière confuse que bien qu’ils soient eux-mêmes en faveur de la reconnaissance du génocide arménien par la Turquie, le groupe politique européen auquel ils appartiennent à Strasbourg a en fait voter contre ! Comprenne qui pourra … et surtout que doit faire l’électeur face à des « soi-disants » partis européens dont chaque composante nationale développe des opinions propres qui sont souvent contradictoires entre-elles. Votez pour ce que dit le candidat de gauche, de droite, écolo dans votre pays … et vous découvrirez demain au niveau européen que son « parti européen » décidera le contraire ! Où est la démocratie dans ce processus ?
  • une « tête de liste » affirmant qu’il n’existe pas de « peuple européen » tout en se félicitant que les Européens refusent de plus en plus une gestion bureaucratique de l’UE. Cherchez le paradoxe !

On pourrait continuer ainsi longuement. Nulle mise en cause ici de l’honnêteté ou de la motivation des politiques concernés. Mais en revanche un constat brutal : les partis politiques nationaux ne peuvent plus assumer la responsabilité démocratique de l’élection européenne. Leurs tentatives illusoires de former des alliances entre partis de même famille politique n’est que l’expression de leur prise de conscience qu’ils n’arrivent pas à tenir un discours compréhensible et crédible aux citoyens lors des élections européennes. Mais les gens ne sont pas dupes et perçoivent bien que derrière les conférences de presse sur fond de drapeau européen, il y a un vide de vision politique commune, de programme opérationnel et de personnel politique à la taille du continent.

Risquons nous à un pronostic : l’élection européenne de 2004 sera la dernière où les partis nationaux auront le monopole de l’offre politique; d’ici 2009, il faut s’attendre à l’émergence de deux ou trois nouvelles forces politiques trans-européennes, totalement déconnectées des enjeux politiques nationaux et régionaux, et focalisées uniquement sur la dimension européenne des défis communs à tout le continent.

Nul doute que les Européens attendent avec une impatience croissante de pouvoir enfin s’exprimer en tant que citoyens européens de première classe et non plus seulement en tant que citoyens européens de « classe touriste », la même que celle des élus envoyés actuellement à Strasbourg!

Franck Biancheri, 13.05.2004 – Sans vrais partis trans-européens, l’élection européenne se fait en « classe touriste » © FB Documentation 2018

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