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Ouverture au monde de l’éducation américaine : Il faut sauver l’étudiant Ryan! (Franck Biancheri, 2005)

Ouverture au monde de l’éducation américaine : Il faut sauver l’étudiant Ryan! (Franck Biancheri, 2005)

Il nous a paru opportun de publier cet article dans le cadre de la rupture que nous vivons aujourd’hui avec les Etats-Unis. Les méconnaissances et les erreurs commises par leur nouveau président Donald Trump dans ses déclarations à propos de l’Union européenne et des états européens sont révélateurs de la détérioration et des dysfonctionnements du système d’éducation américain, qui ne date pas d’hier. Ce texte de Franck Biancheri avait été écrit fin janvier 2005, juste après la deuxième investiture de Bush. Plutôt que de prôner la rupture entre les peuple européens et américains il appelle les Européens à être les initiateurs du maintien du dialogue et des échanges culturels et intellectuels en proposant aux étudiants et aux jeunes américains de « sortir » de leur « continent ». Aujourd’hui, alors que la présidence Trump clame le protectionnisme et l’America first, il serait effectivement utile de lancer une telle initiative, à l’occasion du 30ème anniversaire du programme ERASMUS, qui viendrait renforcer Erasmus mundus, et renforcer les liens et la compréhension mutuelle entre les générations montantes d’un monde multipolaire.

« L’intérêt transatlantique commun, la nécessité de mieux faire comprendre l’UE aux générations montantes américaines et l’urgence d’éviter un repli sur soi intellectuel de la jeunesse américaine militent pour que l’UE lance rapidement une telle initiative », écrivait Franck Biancheri, des analyses toujours aussi vraies aujourd’hui…

–  Franck Biancheri)

Ce phénomène affecte bien entendu les relations des Etats-Unis avec tous les continents ; mais il est particulièrement sensible pour les relations transatlantiques qui sont historiquement fondées sur de vastes brassages de population entre les deux rives de l’Atlantique, permettant de maintenir une certaine synchronisation des visions du monde et de l’avenir. En bref, pour sauver la relation transatlantique à long terme, il est urgent de sauver l’étudiant Ryan, perdu dans son labyrinthe nord-américain !

Ayant eu l’occasion d’analyser cette tendance depuis 1991, j’ai pu constater années après années les ravages qu’elle provoque parmi les jeunes générations américaines qui, essentiellement, n’ont plus les outils intellectuels pour appréhender le monde extérieur*. Cette tendance s’est renforcée avec la première présidence de G.W. Bush qui, professant de facto, un mépris complet pour les opinions du reste du monde et déclenchant des actions qui nourrissent un fort sentiment anti-américain dans le monde a provoqué en particulier une diminution très importante du nombre d’étudiants étrangers dans les universités américaines** et une frilosité accrue des jeunes Américains quant à voyager hors de leur pays. Cela revient tout simplement à couper de plus en plus les générations montantes américaines de toute influence extérieure.

Dans le cadre de Tiesweb, ces dernières années, j’ai discuté régulièrement de ce problème croissant avec de nombreux responsables américains, tant universitaires que diplomates, et avec des étudiants de diverses universités. Outre des initiatives proprement américaines mais qui sont handicapées par la tendance générale actuelle au repli sur soi, il apparaît urgent, et dans un intérêt européen bien compris, de ré-initier la « pompe » et de contribuer à accroître fortement le nombre d’étudiants américains venant en Europe. L’Union européenne fournit en effet un cadre universitaire unique permettant à ces étudiants américains de découvrir en deux semestres passés dans deux universités européennes différentes, ou bien dans deux entreprises ou régions européennes différentes***, ce que la diversité signifie.

L’intérêt transatlantique commun, la nécessité de mieux faire comprendre l’UE aux générations montantes américaines et l’urgence d’éviter un repli sur soi intellectuel de la jeunesse américaine militent pour que l’UE lance rapidement une telle initiative. Les Etats-Unis, il y a une cinquantaine d’années furent les pionniers de ces vastes programmes destinés tout-à-la-fois à ouvrir l’esprit des jeunes générations et des futures élites (en particulier des Européens d’après-guerre) et à promouvoir l’image des Etats-Unis au sein de ces classes d’âge. Aujourd’hui, c’est au tour des Européens de « renvoyer l’ascenseur » et de lancer le programme de « Bourses Transatlantiques Jean Monnet »****.

Ce programme de bourses doit être ambitieux : d’une part parce qu’il y a urgence, d’autre part parce qu’il s’agit d’un pays de plus de 300 millions d’habitants.

Profitant de la venue prochaine de George W. Bush en Europe, et sachant qu’il n’y a pas grand-chose dans la besace des dirigeants européens (et américains) pour rendre concret les discours vibrants sur l’importance de l’alliance transatlantique, il pourrait être judicieux d’annoncer à cette occasion le lancement par l’Union européenne d’un tel projet d’envergure, unilatéral mais au bénéfice commun, visant l’avenir parce que ciblant les jeunes et offrant à notre partenaire ce que nous avons de plus précieux, notre diversité, accessible désormais de manière organisée. L’objectif concret doit être de 20 000 jeunes Américains par an, pour au moins 5 ans (soit 100 000 d’ici la fin de la décennie) afin de pouvoir avoir un impact générationnel significatif ; soit un budget d’environ 50 millions d’Euros par an.

Annoncé par la Présidence luxembourgeoise en Février à l’issue de la rencontre avec G.W. Bush, approuvé par le Parlement européen avant l’été, et mis en place par la Commission (DG Relex) pour lancement effectif début 2006, ce serait une double démonstration de sérieux transatlantique et d’efficacité européenne. Comme l’a souligné il y a quelques jours le ministre français des Affaires étrangères Michel Barnier lorsque l’équipe d’Europe 2020 lui a fait part de ce projet de « Bourses Transatlantiques Jean Monnet », ce serait bien le diable si l’on ne trouve pas à Bruxelles les quelques dizaines de millions d’Euros nécessaires pour ce type d’initiative.

Et soyons conscients qu’aux Etats-Unis, une telle décision de l’UE susciterait des réactions très positives dans les milieux universitaires, diplomatiques, chez les étudiants et au sein des grandes entreprises multinationales comme des réseaux citoyens qui essayent de contrer la baisse du niveau d’éducation à l’international. Et pour le président G.W. Bush ce serait un signe concret à rapporter de Bruxelles qu’Européens et Américains sont toujours prêts à regarder l’avenir ensemble dans la même direction.

Alors pourquoi hésiter à sauver dès maintenant l’étudiant Ryan ?

Franck Biancheri

* A titre d’exemple, un professeur de géographie de Miami m’expliquait que le problème fondamental aujourd’hui était que ces élèves ne pouvaient pas concevoir qu’un jeune portant jeans et buvant Coca-Cola puisse parler une autre langue que la leur et penser différemment d’eux.
** Les chiffres varient selon que l’on prend celui des candidatures ou des étudiants faisant réellement leurs études ; mais une moyenne raisonnable peut s’estimer autour d’une diminution de 30% du nombre d’étudiants étrangers aux Etats-Unis. Cela provoque actuellement de graves problèmes budgétaires pour plusieurs grandes universités américaines habituées à générer de substantiels revenus grâce aux frais d’inscription des étudiants venus du reste du monde. Cf. article du NY Times.
*** Il ne s’agit pas ici de construire de complexes partenariats inter-universitaires entre les Etats-Unis et l’UE comme les actuels programmes de l’UE ; ni de focaliser un programme comme Erasmus World sur les seuls Etats-Unis. Mais bien d’atteindre un objectif politico-diplomatique : renforcer à moyen et long terme la compréhension de l’UE par les générations montantes américaines et les exposer à la diversité que constitue le reste du monde. Les universités doivent en être des partenaires comme doivent l’être aussi les organisations pouvant prendre des stagiaires : associations, entreprises, collectivités locales, … .
**** Jean Monnet représente l’incarnation par excellence de l’intégration féconde des échanges transatlantiques au service du redressement de l’une des rives, l’Europe en l’occurrence. Son nom, identifié à la construction européenne également aux Etats-Unis, ne peut qu’être un symbole fort de l’objectif d’un tel programme.

Rappelons que Franck Biancheri avait été invité en 1991, pour une visite d’un mois offerte par le gouvernement américain dans le cadre de son programme « Young European Political Leaders » (voir sa biographie), et qu’en 1997, la Commission européenne lui a demandé de constituer l’équipe d’Européens qui participera à l’atelier « Nouvelles technologies » d’un grand congrès organisé à Washington et censé associer la société civile aux relations UE/USA. De cette rencontre était né le projet TIESWEB (Trans-Atlantic Information Exhange System on the web) qui deviendra la principale innovation dans ce domaine au cours de la décennie suivante et conduit Franck Biancheri à découvrir les deux-tiers des Etats du pays et à rencontrer un échantillon très large de la société américaine (voir ses organisations).

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