Home / La Tribune / Les leçons du Brexit (Henri de Courtivron)
Les leçons du Brexit (Henri de Courtivron)

Les leçons du Brexit (Henri de Courtivron)

L’épisode récent du Brexit a largement mis en lumière de nombreuses faiblesses et défaillances qui montrent à quel point ni l’économie ni la politique n’est une science exacte. À commencer par les commentateurs économiques qui, dans leur grande majorité, affirmaient que le Brexit ne se produirait pas, appuyés en cela par des sondages qui, également, dans leur ensemble, laissaient présager une défaite des partisans du Brexit. Le résultat est celui que l’on connaît, et les chroniqueurs se sont alors empressés de prévoir une catastrophe imminente pour le Royaume Uni, même si l‘impact du Brexit était fatalement atténué par le fait que les Britanniques décidaient de sortir de là où ils n’étaient jamais complètement rentrés. Là encore, les oiseaux de mauvais augure se sont largement trompés et le Royaume-Uni ne s’est pas effondré. Mais, estiment les mêmes commentateurs, ça ne saurait tarder et les Britanniques ne s’en tireront certainement pas à si bon compte aussi facilement.

Mais c’est bien mal connaître nos amis britanniques que de penser qu’ils ne vont pas mobiliser tout leur pragmatisme, leur dynamisme, leur sens de leur intérêt collectif bien compris, et qu’ils ne vont pas réagir de façon positive pour assurer à leur pays un développement économique satisfaisant dans le contexte qu’ils se sont eux-mêmes donné. Après tout, pour l’instant leur économie se maintient très correctement, seuls les prix de l’immobilier se sont un peu tassés à Londres, mais après leur hausse vertigineuse au cours des dernières années, le mal est bien minime. En ce qui concerne leurs relations avec l’Union Européenne, on peut faire confiance à leur sens de la négociation et à la défense de leur intérêt commun pour, comme ils l’ont toujours fait lorsqu’ils en étaient membres, tirer le meilleur parti possible de leurs relations avec les autorités bruxelloises et obtenir, comme ils y sont toujours parvenus, les traitements favorables dérogatoires dont ils ont le secret.

Mais, si les commentateurs et les journalistes se sont dans l’ensemble largement trompés sur les différentes phases du Brexit, ce qui après tout n’engage qu’eux, et peut-être même qu’ils finiront par avoir raison, il est en revanche beaucoup plus grave de constater à quel point nos hommes politiques nous assourdissent par leur silence sur les vraies leçons à tirer du Brexit. On nous explique que les Britanniques ont fait une grave erreur en votant leur sortie de l’Union Européenne et que, bien évidemment, il ne faut surtout pas que les électeurs des pays de l’Europe continentale fassent de même et que l’on peut d’ailleurs faire confiance à leur bon sens pour qu’ils ne commettent pas, à leur tour, une telle erreur.

C’est certainement très mal interpréter les motivations des Britanniques et c’est ne pas vouloir constater que, si la même question était posée dans des pays comme la France, l’Allemagne, probablement l’Italie et l’Espagne, et d’autres, la réponse serait la même et la majorité serait assez probablement pour une sortie de l’Union Européenne, d’autant plus que l’exemple anglais crée un précédent susceptible de donner plus d’audace aux électeurs. L’erreur consisterait à penser que les électeurs sont contre l’Europe, mais ce ne serait sans doute pas le message qu’ils souhaiteraient faire passer. Les citoyens européens dans leur ensemble ne sont pas contre l’Europe, mais ils sont contre l’Europe telle qu’elle est leur est présentée et, bien souvent, imposée.

Les reproches qui sont faits à la construction européenne sont maintenant largement connus.

Il s’agit tout d’abord de la définition du projet européen. Comment peut-on demander à des citoyens d’adhérer à un projet quand on n’est même pas capable d’en définir le périmètre et de trancher enfin la question de savoir si la Turquie doit ou non en faire partie et lorsque l’élargissement de l’Europe est fait de façon désordonnée jusqu’à aboutir à un grand nombre de pays aux situations économiques totalement disparates et aux objectifs variés, voire inconciliables ?

Le second reproche est évidemment celui de la grave carence démocratique de la construction européenne. Les autorités bruxelloises, qui ne disposent d’aucune légitimité démocratique, imposent des contraintes qui vont parfois à l’encontre de décisions prises démocratiquement au niveau national. Il arrive même que les consultations démocratiques, si elles ne plaisent pas à nos dirigeants, soient contournées par des montages pseudo démocratiques qui restent en travers de la gorge des électeurs qui s’en souviennent longtemps.

Enfin, l’impression générale est que la construction européenne se fait au prix d’une bureaucratie absurdement privilégiée, lourde et coûteuse, qui se préoccupe de sujets sur lesquels personne ne l’attend pas et qui ne se concentre pas de façon suffisamment efficace sur les tâches qui devraient être les siennes : harmonisation fiscale, juridique, économique, etc.

Tant que l’on ne comprendra pas que le Brexit doit être interprété comme un avertissement sans frais et qu’il met en évidence l’urgence absolue de répondre clairement aux questions que se posent les citoyens de l’Europe continentale et de corriger ce qui doit l’être dans la construction européenne, les mouvements les plus extrémistes de tout bord auront de plus en plus d’audience.

Ceux qui, depuis longtemps, crient dans le désert en insistant sur les dangers du déficit de démocratie au sein de l’Europe et du manque de clarté du projet européen sont en train d’être rejoints par un nombre de plus en plus important de citoyens qui, s’ils ne trouvent pas de réponses satisfaisantes fournies par les partis politiques qui se prétendent responsables, n’auront pas d’autre choix que d’exprimer leur ressentiment et leur colère en apportant leurs suffrages à des partis qu’il est d’usage de considérer comme étant moins responsables. La responsabilité de cette situation qui peut entraîner l’Europe dans une zone de turbulences graves et aux conséquences imprévisibles sera clairement celle des partis politiques qui se prétendent responsables. Pour l’instant, à défaut d’être responsables, ils sont surtout peu courageux et plutôt endormis. Il est vrai que cela suppose qu’un certain nombre d’hommes politiques, de tout bord, reconnaissent leurs erreurs et tout le monde sait que ce n’est pas leur fort. Leur réveil, et le nôtre, risquent d’être douloureux.

Henri de Courtivron
(Septembre 2016)

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.

Scroll To Top