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Les Européens ne partagent plus aucune valeur commune avec Washington. Franck Biancheri, 2006

Les Européens ne partagent plus aucune valeur commune avec Washington. Franck Biancheri, 2006

« Valeurs transatlantiques d’hier » vs « Coopération transatlantique de demain » – Franck Biancheri – 20/01/2006


Ce titre écrit en 2006 est d’une actualité brûlante, quelques jours après la dénonciation de l’accord de la COP21 par le Président américain. « Les relations transatlantiques telles qu’elles avaient vécu après 1945 sont mortes », écrivait Franck Biancheri. C’est un constat. La « vieille Alliance Transatlantique » a vécu, même si pendant dix ans le monde « américaniste » néo-libéral et néo-conservateur a tenté de vivre sur ses cendres. Dix ans après, l’Amérique de Trump, semble confirmer qu’il n’y a plus de raisons « naturelles » de convergence entre les Européens et les Américains. « Des deux côtés de l’Atlantique les peuples suivent des routes différentes, à différentes vitesses et par différents biais pour atteindre des buts différents ». La liste des évènements et points de rupture dressée par Franck Biancheri pour venir conforter cette affirmation reste d’une actualité consternante, et le titre de son article d’une acuité extraordinaire.

Franck Biancheri (20/01/2006) – Alexander Gauland, politicien (ex-CDU) et écrivain allemand, écrivait dans un article récent du Spiegel1 que plus vite la politique étrangère allemande se libérerait du carcan de « valeurs communes » plus les relations avec les Etats-Unis s’équilibreraient. Il rajoutait que si les conservateurs comprenaient une telle ligne de réflexion, les néo-libéraux et néo-conservateurs, au contraire, restaient aveuglément attachés à ces « valeurs communes ». Cette assertion, peut, selon moi, être généralisée et s’adresser non seulement aux Allemands mais aussi à l’ensemble des Européens.

Parce que, si nous n’avons toujours pas de dirigeants européens, si le pouvoir européen reste toujours en construction, ces cinq dernières années ont quand même vu émerger quelque chose de nouveau, les Européens. Bien sur cette émergence est en premier lieu une réaction à une situation qui les a poussés à la prise de conscience qu’ils formaient eux une véritable communauté de valeurs, différentes des autres qui ont pu exister auparavant ou de celles auxquelles ils avaient été contraints d’adhérer.

C’est durant la période juste avant et juste après l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis que cette « naissance » s’est produite. Elle a d’abord pris la forme d’une opposition populaire clairement affichée à cette invasion et a eu pour conséquence de provoquer une rupture majeure dans plusieurs pays européens entre les opinions publiques et les dirigeants politiques nationaux qui n’avaient pas anticipé ce changement radical de mentalité de leurs peuples.

Trois ans plus tard, malgré les tentatives régulières d’anciens acteurs des relations transatlantiques à ranimer la flamme de l’esprit transatlantique post deuxième guerre mondiale, il est devenu évident pour les observateurs qui traversent le continent européen à la rencontre des peuples, et non pas des experts des think-tanks transatlantiques, que les relations transatlantiques telles qu’elles avaient vécu après 1945 sont mortes. Fondées sur la croyance que nous partagions des « valeurs communes » issues des combats communs contre le nazisme et le communisme, elles n’ont pas survécu à la mort de la deuxième de ces idéologies. Une majorité des peuples des deux côtés de l’Atlantique suit maintenant différentes routes, à différentes vitesses et par différents biais pour atteindre des buts différents. Par ailleurs, l’évolution de l’Union européenne et son élargissement en 2004, ont créé un nouveau sentiment profondément ressenti par le peuple européen qu’il n’a plus à se laisser dicter par n’importe quel pouvoir, partenaire ou autre, ce qu’il doit faire. Le retour de bâton réservé à Washington quant à son soutien à l’accession de la Turquie à l’UE en est un très bon exemple : à chaque fois que G.W. Bush exprime son soutien à la Turquie, le sentiment pro-Turquie baisse en Europe de même que l’image des Etats-Unis. Comme je l’ai mentionné au cours du séminaire GlobalEurope 2020 UE/USA qui s’est tenu en avril dernier à DC, les Américains devraient s’abstenir de dire aux Européens où se situent les limites géographiques de l’Europe. Un comportement qui n’est plus accepté par la vaste majorité d’Européens. Qu’on le veuille ou non, c’est ainsi.

Et comme Alexander Gauland, j’avais également souligné que si les conservateurs comprennent une telle ligne de réflexion, les néo-libéraux et néo-conservateurs, au contraire, restent aveuglément attachés à ces « valeurs communes » ; et semblent incapables de comprendre que les temps ont définitivement changé.

Afin d’aider ces néo-libéraux et néo-conservateurs américains (et ce qu’il reste de l’ancien ordre des relations transatlantiques au sein des élites européennes) à comprendre l’étendue des changements il serait bon de souligner quel est le fond de ces soi-disant débats sur les « valeurs communes » vu par un Européen aujourd’hui.

Loin des enquêtes, des sondages et des articles d’opinion aseptisés, politiquement corrects, observons les événements/phénomènes qui viennent donner aux Européens une image crue d’une toute autre réalité des Etats-Unis :

  • Katrina et l’image d’un pays du tiers-monde, incapable de gérer une catastrophe naturelle majeure prévisible
  • pauvreté et racisme
  • une crise irakienne persistante qui renforce les terroristes
  • une crise iranienne latente
  • une incapacité à négocier avec la Corée (deux poids, deux mesures)
  • Guantanamo
  • la politique de transferts de la CIA
  • les prisons secrètes
  • le Patriot Act et les atteintes à la vie privée, aux libertés, à la protection juridique/judiciaire…
  • un Président défendant les pratiques de torture sur les prisonniers
  • abus croissant des pouvoirs présidentiels dépassant largement les pouvoirs législatifs et judiciaires traditionnels
  • corruption à grande échelle de la classe politique américaine
  • Enron, Worldcom, …
  • une culture politique du mensonge (mensonges auprès de l’ONU, mensonges auprès de son peuple, ses électeurs, ses associés…)
  • mise en œuvre de politiques anti-sociales, anti-environnementales à l’intérieur et à l’extérieur des Etats-Unis
  • tentative systématique de bloquer ou de faire échouer les accords ou politiques internationaux
  • développement de la bigoterie religieuse comme concept de prise de décision
  • soutien inconditionnel à Israël et désintérêt quant aux Palestiniens
  • soutien de régimes dictatoriaux
  • échecs technologiques (Katrina, Space Shuttle, …)
  • décadence du système éducatif
  • indifférence en interne comme à l’international vis à vis des pauvres, des faibles …

Dure réalité en effet. Mais vraie. Espionnez une conversation privée entre Européens qui parlent des Etats-Unis aujourd’hui et c’est ce que vous allez entendre alimenter le débat, et le plus souvent de façon très consensuelle d’ailleurs.

Comment pourrait-on dans ces conditions vouloir préserver l’idée même de « partager des valeurs communes » ? Et même, qui voudrait partager les valeurs que sous-tendent de telles actions, de telles politiques ou de tels événements ?

Pour ce que j’en sais, environ 50% des citoyens américains se sentent également « très Européens » dans ce sens. Mais à la vérité ils semblent incapables de changer les politiques définies par Washington.

Quand j’ai lancé Tiesweb, avec nombreux autres, voici huit ans, j’avais écrit qu’il n’y aurait plus dans les années à venir de raisons « naturelles » de convergence entre les Européens et les Américains dans le futur, tant que les dirigeants des deux côtés de l’Atlantique ne seront pas assez avisés pour stimuler à grande échelle les connections entre les deux sociétés. Non seulement cela ne s’est pas fait mais en plus les Etats-Unis sont allés dans une direction tout à fait différente accélérant de ce fait la distanciation entre les deux partenaires.

En prenant cette nouvelle direction, avalisée par les électeurs en 2004, le fossé avec les Européens en terme de valeurs s’est creusé de façon quasiment irréversible.

Pour revenir à ce qu’écrivait Alexander Gauland je veux juste ajouter que non seulement les néo-libéraux et néo-conservateurs américains doivent s’adapter à l’idée que le Américains et les Européens ne partagent plus de valeurs communes mais aussi un certain nombre de personnes des cercles d’affaires, académiques, politiques en Europe même. Habitués à la « vieille Alliance Transatlantique » ils devront évoluer rapidement vers la « nouvelle Coopération Transatlantique« , faute de rater le train de l’Histoire !

Franck Biancheri – 20/01/2006

1Spiegel du 13/01/2006 – Plädoyer für ein entwertetes Bündnis

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