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La formation du gouvernement en Allemagne: un état en suspens. (de Christel Hahn)

La formation du gouvernement en Allemagne: un état en suspens. (de Christel Hahn)

L’Allemagne, l’un des piliers de l’Europe, n’a toujours pas de nouveau gouvernement depuis les élections fédérales de septembre. Cependant, il a un gouvernement intérimaire (l’ancien gouvernement) et un nouveau parlement qui fonctionne. Le parlement s’est doté d’une structure de travail et travaille déjà (par exemple en votant sur la poursuite du déploiement de l’armée allemande au Moyen-Orient1). Le magazine allemand Focus suggère même que le parlement pourrait légitimement adopter des lois initiées par une partie ou un groupe de partis ou même en dehors du programme d’un éventuel futur gouvernement2.

Le gouvernement intérimaire dirigé par Angela Merkel est également actif, comme par exemple sur le lancement du Pacte européen de coopération pour la défense3. Il a perdu quelques figures clés. Schäuble dirige maintenant le parlement et l’ancien «chef de cabinet» de Merkel, Altmaier, a repris le ministère des finances. Andrea Nahles a pris la tête du SPD au parlement et a également été remplacé au gouvernement. Et avant cela, Steinmeier, qui occupe désormais la Présidence allemande, a été remplacé par Sigmar Gabriel. Ce gouvernement intérimaire a même déjà connu son premier scandale: quand le ministre de l’agriculture, Schmidt du CSU, a récemment voté pour le glyphosate, bien que, et notamment en raison des divergences avec le SPD sur cette question, il aurait dû s’abstenir.

Mais aujourd’hui, alors que nous entrons dans le troisième mois après les élections, aucune piste vers un nouveau gouvernement n’est ouverte. C’est unique et cela n’est jamais arrivé dans l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre. Le 19 novembre le chef du FDP, Lindner, a mis fin aux pourparlers préliminaires pour former un gouvernement avec les CDU/CSU et les Verts. Il a estimé que son parti ne pouvait franchir certaines limites qui étaient exigées de lui pour entrer dans une coalition qu’il estimait être préjudiciables aux intérêts des Allemands. L’essentiel portait sur le « filet de sécurité » supplémentaire de la zone euro.

Schulz, chef de file du SPD, qui a poussé après les élections le SPD à soutenir la position d’un « non » à une nouvelle GroKo (« Grosse Koalition » :  grande coalition entre les deux « grands » partis), n’a pas vraiment révisé sa position (il a évolué d’un « non » catégorique à un « à voir »). Il a certes suivi l’invitation du président à rencontrer Steinmeier, Merkel et Seehofer, mais il n’est pas entré dans des négociations de coalition, pas même préliminaires, et laissera le prochain congrès du parti (7.-9.12.) décider. Pendant ce temps, les « amis européens », notamment Macron, le poussrnt à accepter une GroKo4, alors que l’organisation des jeunes du SPD a lancé une pétition contre une nouvelle GroKo (avec l’espoir de pousser un SPD qui serait à l’extérieur du gouvernement plus à gauche). Le oui européen au glyphosate5 qui va à l’encontre du non du SPD n’a pas non plus aidé ce processus.

Nous avons donc une situation unique, qui ne s’est jamais produite auparavant. La République fédérale a vu sa part de crises, les chanceliers ont dû démissionner (notamment Adenauer à l’âge de 88 ans et Brandt après qu’un collaborateur rapproché ait été soupçonné d’espionnage pour l’est), les majorités ont changé en raison de la loyauté changeante du FDP entre les deux grands partis, mais le processus de fromation de nouveaux gouvernements est toujours resté intact et bien huilé. Il a même surmonté la percée des Verts et dans les Länder allemands celle de l’AfD n’a pas jusqu’à présent empêché la formation de gouvernements stables.

Nous sommes dans un état dindécision totale. Une nouvelle GroKo pourrait se former, mais jusqu’à présent il n’y a pas de piste pour former une telle constellation. Une nouvelle tentative de coalition noire / jaune / verte (Jamaïque), souhaitée par de nombreuses voix affiliées à l’industrie allemande, a été démentie par le FDP. Dans le pire des cas, nous assisterons à de nouvelles élections, mais ces nouvelles élections ne devraient pas clarifier la situation, c’est-à-dire donner au CDU / CSU et au FDP ou au SPD et aux Verts (peut-être aussi à la gauche) suffisamment de voix pour former un gouvernement majoritaire. Un gouvernement minoritaire dirigé par Merkel est une option débattue, notamment par des forces proches de l’industrie allemande, mais Merkel n’en veut manifestement pas (entre autres, elle craint de devoir compter sur le soutien parlementaire de l’AfD).

À mon avis, il y a deux raisons principales à cette situation. La première, est la tendance de perte de légitimité des partis politiques traditionnels et leur remplacement par de nouveaux mouvements, qui peuvent être observés partout en Occident. En France, Macron a remporté les élections présidentielles avec un mouvement totalement nouveau et, après les élections, a transformé ce mouvement en un nouveau parti. En Autriche, Kurz a remporté les élections parlementaires avec le traditionnel parti conservateur transformé en un nouveau mouvement et une liste de personnes extérieures à l’establishment politique. Et aux États-Unis, Donald Trump est analysé comme ayant effectué une prise de contrôle hostile du Parti républicain et devrait compter fortement sur le mouvement MAGA lors des prochaines élections à mi-mandat.

En Allemagne, seul le FDP est sur le point de se transformer en un nouveau type de parti (et ce depuis une position où il avait été considéré comme l’incarnation du néolibéralisme et avait perdu tous les sièges au Bundestag lors des dernières élections en 2013). Beaucoup voient le « non » de Lindner comme la conséquence d’une répétition de cette expérience, mais d’autres y voient une expression de la détermination à changer le système existant (sans compromettre cette détermination pour accéder au pouvoir). Au sein du FDP, la transformation se manifeste dans une structure de parti réduite6 et dans la capacité d’avoir un regard neuf et innovant sur les défis actuels7.

La décision de Schulz après les élections était évidemment motivée par l’espoir de transformer son parti, mais où est la voie qui s’ouvre dans cette direction? Le SPD et d’autres partis sociaux-démocrates et socialistes dépendent fortement de l’État pour leurs stratégies et leurs objectifs, de sorte qu’il leur sera beaucoup plus difficile de construire un nouveau mouvement basé sur des éléments non traditionnels. De plus, il n’y a pas la pression d’une crise économique en Allemagne8 et nulle part à l’Ouest la voie de la lutte pour la justice sociale n’a le même poids que la voie traditionnelle du parti ouvrier aux XIXe et XXe siècles.

Le processus de transformation n’a pas encore commencé dans le plus grand parti allemand de la CDU et sa branche bavaroise CSU, bien qu’il y ait quelques jeunes leaders innovants comme Spahn et il y a l’exemple de l’ÖVP autrichien de Kurz. Les mécanismes de pouvoir semblent toujours intacts. La CSU bouillonne à l’intérieur, mais le changement ne sera pas une révolution, mais un jeu de pouvoir traditionnel. Dans la CDU, Merkel a définitivement maîtrisé les structures du pouvoir du parti et bien qu’elle ait fait de nombreux changements inattendus dans sa carrière politique, elle ne semble pas être capable de prendre la même voie de transformation que celle de Kurz. Il n’y a donc pas de force pour transformer le plus grand parti politique allemand et nous avons cette situation où tout est en suspens. Une telle situation ne peut pas durer éternellement9, surtout pas dans un pays économiquement fort comme l’Allemagne et dans un environnement géopolitique qui change plus vite que nous l’avions imaginé …

Cela m’amène à la deuxième raison de l’état actuel de suspension de l’Allemagne: l’environnement géopolitique en évolution rapide. Cet état de mise en suspens fait partie de ce changement rapide, cette situation de blocage de la formation du gouvernement correspond à un réalignement et aussi une bataille de pouvoir.

En cela, la situation en Allemagne est unique. La République fédérale d’Allemagne est un produit de la Seconde Guerre mondiale. Maintenant, cette ère, qui a été créée à travers la Seconde Guerre mondiale, arrive enfin à sa fin. Son unique puissance, l’Union Soviétique, est tombée en panne il y a près d’une génération et l’autre, la Superpuissance américaine, se transforme sous nos yeux. Maintenant, la République fédérale, qui, pour la plus longue partie de son existence, avait très peu de souveraineté, a du mal à se réaligner. Pour cela, il lui faut également un processus de mise en lumière de son histoire10, en trouvant ses propres racines et une image de soi positive11.

Politiquement, l’Allemagne peine à trouver sa place dans la configuration géopolitique changeante. Un exemple sont ses relations avec les États-Unis. Alors que la gauche remet en question les relations transatlantiques, le gouvernement semble avoir une évaluation plus réaliste, mais aussi une stratégie consistant à essayer de passer à travers les forces «modérées» à Washington comme Ivanka12 ou Tillerson13. Merkel a même rencontré Obama avant le sommet du G20 à Hambourg14.

Mais ce n’est pas seulement un processus d’adaptation (géo) politique, les entreprises allemandes essaient aussi de s’adapter et de suivre le mouvement. L’industrie automobile allemande est en pleine tourmente et Siemens, une autre icône, ferme actuellement son secteur des grandes turbines à gaz15.

Beaucoup est en jeu et toute une ère touche à sa fin. L’Allemagne prend une pause et lutte pour trouver sa place dans le monde en évolution. C’est un processus très difficile et aucun résultat rapide ne peut être attendu.

Christel Hahn, présidente de IRPA

Notes

1In Germany the parliament decides on deployment of armed forces, see also AAFB

2Source: Focus, 1/12/2017

3Source: Politico, 13/112017

4Source: EUObserver, 4/12/2017

6They have for example a european sub-structure.

7As to the other “smaller” parties: The Greens clearly have the most advanced internal democracy, but seen from a broader perspective they are rather conservative (protecting their influence) and they tend to be pretty ideological. The Left (except for Wagenknecht, who has a good understanding of modern economy) more or less repeats traditional leftist recipes and ideologies and is loaded trhough coming from the last remnants of the east-german state party. The AfD is very much into reaction to the current situation and not so mucht into creating solutions for the pressing problems of the people, who give them their electorial success. Also they are currently very much facing the problems of creating a political party, like power plays, ideological fights, etc..

8Just imagine a Syriza rising in Germany …

9So change will happen and take any of these forms: a new post-Merkel CDU/CSU, a CSU expanding to the whole of Germany, a rise of the FDP (or a combination of these). It could also be a new party by the “moderates”, who left the AfD (Lucke, Petry), but for now their new parties are not taking off.

10Lately Bild and Jörg Schleyer, son of murdered Hanns Martin Schleyer, demanded the release of documents related to his assassination 40 years after the German Autumn, see RP, 30/11/2017.

11For example: How to positively integrate a high number of immigrants, if this reception is motivated by a feeling of compensation for the many faults of the receiving nation, by feelings of guilt and self-punishment?

12Source: Hannoversche Allgemeine, 25/4/2017

13The pitfalls of this path were demonstrated recently: Gabriel visited Tillerson and talked about the Iran-deal the same day the media repeated the story of Trump mobbing Tillerson out of office. And next day Trump tweeted: “I call the final shots”, source Twitter 1/12/2017

14About Obamas activities see Daily Wire, 28/11/2017

15Source: Handelsblatt, 16/11/2017

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