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Chronique d’actualité: le tsunami américain et la prospective (Franck Biancheri, 2005)

Chronique d’actualité: le tsunami américain et la prospective (Franck Biancheri, 2005)

Le monde a découvert ébahi et horrifié le spectacle de la catastrophe causée par le cyclone Katrina. Une autre Amérique a été mise à nu… Plus encore que le désastre matériel c’est la détresse humaine qui a émergé des images de la télévision. Et la révélation des faiblesses de la gouvernance américaine, lente à réaliser l’ampleur du désastre et encore plus à réagir efficacement…

La tempête Harvey qui dévaste Houston et ravage la région sur sa route vers la Louisiane ces derniers jours, a malheureusement un goût de déjà vu, et nous pourrions reprendre mot pour mot ce que Franck Biancheri écrivait en septembre 2005 à propos de la tempête Katrina. Pourtant à Houston, comme à la Nouvelle-Orléans 12 ans plus tôt, on savait que cette tempête-là allait arriver… Nous vous invitons à relire les conclusions que tirait Franck Biancheri de la leçon de Katrina en 2005:

Chronique d’actualité: le tsunami américain et la prospective 

Franck Biancheri, 13/09/2005

Le monde a découvert ébahi et horrifié le spectacle de la catastrophe causée par le cyclone Katrina. Une autre Amérique a été mise à nu. Celle de la pauvreté des noirs de la Louisiane, ceux qui n’avaient pas de voiture pour fuir. Plus encore que le désastre matériel c’est la détresse humaine qui a émergé des images de la télévision. Et la révélation des faiblesses de la gouvernance américaine, lente à réaliser l’ampleur du désastre et encore plus à réagir efficacement. Tout à été dit à ce sujet, particulièrement dans la presse américaine, et plus particulièrement par les journalistes noirs. Il y aura des suites politiques et des règlements de compte.

Mais sans attendre le grand débat, on peut se reposer la question des rapports entre la prospective et l’action politique. Car, en l’occurrence le scénario était connu et avait été annoncé avec une remarquable précision.

En 2004, une spécialiste de l’évaluation des risques avait décrit en détail les dangers “presque inimaginables” que couraient les habitants de La Nouvelle-Orléans  Personne ne l’a écoutée1

Shirley Laska écrivait à propos de l’ouragan Ivan de septembre 2004 :

“Cette fois, La Nouvelle-Orléans a été épargnée, mais, si tel n’avait pas été le cas, Ivan aurait :

    • provoqué une montée des eaux de plus de 5 mètres dans le lac Pontchartrain ;
    • submergé les digues séparant le lac de la ville, entraînant l’inondation de la ‘cuvette’, l’eau s’étendant de la digue du lac à la digue du fleuve et atteignant parfois 6 mètres de haut ;
    • noyé les faubourgs de la rive nord jusqu’à plus de 10 kilomètres à l’intérieur des terres ;
    • inondé les zones habitées au sud du Mississippi: Dans ces zones, près de 80 % des structures auraient été sérieusement endommagées par le vent et l’eau. Un tel risque, et les dégâts qui en résulteraient, est la conséquence d’un système de digues dépassé par l’aggravation de la menace, elle-même liée à l’érosion rapide du littoral, et donc incapable de protéger un paysage en récession constante.

L’avertissement était clair, exprimé noir sur blanc:

“Les personnes dépourvues de moyens, les personnes sous assistance médicale, les résidents ne disposant pas de moyens de transport personnels et les sans-abri ne pourront être évacués sans aide substantielle.”

Shirley Laska allait plus loin. Lors du passage d’Ivan, en 2004, poursuivait-elle,

“les résidents qui ne disposaient pas de moyens de transport personnels n’étaient pas en mesure de quitter les lieux, même s’ils le souhaitaient. Quelques 120 000 résidents (soit 51 000 logements abritant en moyenne 2,4 personnes chacun) n’ont pas de véhicule. Dans le sillage des évacuations liées au passage du cyclone Georges, il avait été suggéré d’utiliser les bus publics pour faciliter l’évacuation de la ville. Cette mesure n’a pas été appliquée à l’approche d’Ivan. Si ce dernier avait frappé La Nouvelle-Orléans de plein fouet, on estime que 40000 à 60 000 habitants de la région auraient péri.”

L’article s’intéressait également au cas des gens qui, disposant de moyens de partir, s’y refuseraient.

“On estime que, avant un ouragan particulièrement violent, environ 700 000 habitants évacueraient l’agglomération de La Nouvelle-Orléans” écrivait ainsi Mme Laska. “Dans le cas d’Ivan, les responsables calculent que près de 600000 personnes ont été évacuées de la zone métropolitaine du lundi 13 septembre à l’aube au mercredi 15 septembre à midi, moment auquel l’ouragan a obliqué et où les principaux axes routiers ont commencé à se désencombrer. Le fait que 600 000 résidents aient évacué la ville signifie qu’à peu près autant sont restés sur place. Les dernières études à ce sujet montrent que les deux tiers des non-évacués ont refusé de partir parce qu’ils se sentaient à l’abri chez eux. D’autres s’appuyaient sur une tradition culturelle les invitant à rester ou répugnaient à bouger à la suite d’expériences négatives lors de précédentes évacuations.”

Il ne s’agissait pas de prospective, à futurs multiples, mais de prévision à futur unique, basé sur l’extrapolation du passé récent. Dès lors, au-delà des classiques plaintes des futuristes « Ah si on nous avait écoutés ! », il faut aller aux sources de cette imprévoyance.

La réactivité organisée n’était pas préparée parce que les mesures de protection de l’infrastructure ne faisaient pas partie des programmes politiques2, et que ceux-ci n’étaient pas la traduction d’un projet de société éradiquant la pauvreté.

Ce qui est en cause ce n’est pas seulement l’incompétence des autorités, la lourdeur de la bureaucratie, le manque de coordination des échelons de la structure constitutionnelle, mais la vision de la société américaine sur elle même. Il semble que ce n’est pas un racisme rampant, la corruption endémique régnante, qui expliquent le manque d’intérêt politique pour les habitants des régions sinistrées, ni les clichés répandus par les films et le jazz de la Nouvelle-Orléans3 dans l’opinion publique américaine, mais l’autisme des gens aisés et de leurs représentants politiques. D’où sortaient ces noirs qu’on ne connaissait pas, qui dérangeaient l’image rassurante d’une Amérique libérale, où chacun avait ses chances de vivre le rêve américain ? Ce n’étaient pas des réfugiés4 mais des Américains en détresse.

Quelle conclusion tirer de cet événement majeur ? Pour ma part, je pense que le grand défi de la prospective et de la politique est d’articuler vision à long terme, programme à moyen terme et action à court terme. Ce qui implique une nouvelle praxéologie et de la prospective et de la politique. La réactivité peut être pensée à l’avance, les programmes à moyen terme, 3 à 5 ans, doivent être au confluent des problèmes ressentis dans le présent, et de la guidance de l’orientation générale d’un programme sociétal auto-construit avec les citoyens. Le débat sur les finalités devient l’essentiel5, l’Homme et l’Humanité, et donc l’anthropo, le centre et la raison d’être. D’où le projet en cours d’élaboration de la « Prospective Anthropolitique ».

La vision du leader est de plus en plus nécessaire, mais elle n’est pas sans danger. Ainsi Lenine avait la vision que la révolution bolchevik allait embraser le prolétariat mondial et qu’il s’ensuivrait une série de révolutions en Europe. Il y eut bien des tentatives en Allemagne, en Autriche et en Hongrie, mais ce furent des feux de pailles, qui conduisirent à construire le socialisme dans un seul pays, improviser des replis stratégiques avec la Nouvelle Politique Économique (la NEP), notamment…et à la dérive tragique de l’URSS.

Aujourd’hui la vision doit être partagée, citoyenne, participative, ce qui soulève la question des rapports entre démocratie représentative et participative, et permet avec Hugues de Jouvenel d’y répondre :

« … un débat s’est instauré entre les tenants de la prospective au service du prince vs. les tenants de la prospective du peuple. Vrai sujet au demeurant. Nous avons, en fait, besoin des trois : une prospective au service des décisions, d’une prospective comme culture politique citoyenne, et d’une prospective au sein des instances parlementaires, là où, théoriquement, s’exerce vis-à-vis de l’exécutif, un contre-pouvoir qui n’est point celui de la rue mais celui de représentants du peuple démocratiquement élus »6.

Franck Biancheri, 13/09/2005

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L’article de Franck Biancheri était illustré par le cartoon en entête de Jan Darasz « Katrina »

Notes:

1. Voir Courrier International N°775 septembre 2005 « Le scénario de la catastrophe était écrit  » George Curry dans The Black Press of America, Washington.

2. On sait, par ailleurs, que des crédits avaient été transférés au chapitre des dépenses militaires en Irak

3. La Nouvelle-Orleans n’est pas l’Amérique, c’est même son opposite « slow, lazy, sleepy, sweaty, hot, wet, lazy and exotic », mais culturellement irremplaçable. Voir Mark Chidress « Why New Orleans willbe missed » NewYork Times-Le Monde september 10, 2005.

4. Qualificatif qui indigne la chroniqueuse noire du Kentucky Merlene David, Lexington Herald Leader, reproduit dans CI

5. Je pense, en particulier, aux débats actuels pour un programme du Parti socialiste en France, et plus généralement au sein de la gauche français, où la vraie question est identitaire.

6. Hugues de JOUVENEL « Invitation à la prospective » Futuribles, perspectives juillet 2004. Voir du même auteur l’article « La prospective pour une nouvelle citoyenneté » paru en 1982

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