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Franck Biancheri, 2004: La démocratisation de l’UE est bien l’enjeu politique central des deux prochaines décennies

Franck Biancheri, 2004: La démocratisation de l’UE est bien l’enjeu politique central des deux prochaines décennies

Si l’offre politique n’est pas rendue plus légitime, plus attirante, plus pertinente aux yeux des électeurs européens, dans 5 ans, ce sera un coup de massue qu’ils assèneront aux élites européennes.

15.06.2004 – Le Newropeans Democracy Marathon l’avait illustré. Les analyses d’Europe 2020 le soulignait depuis plusieurs années. Pourtant, jusqu’à ce week-end, rien à faire ! Nos chères élites politiques, technocratiques, médiatiques et universitaires qui croyaient faire l’opinion européenne n’en démordaient pas : la démocratisation n’était pas un problème particulièrement important pour l’UE. Merci aux abstentionnistes qui aident enfin à cette nécessaire prise de conscience.

Au moins, en effet, à quelque chose malheur est bon ! Depuis hier on assiste à la découverte par ces mêmes « élites » du fait que la Terre est ronde … et non pas plate ! Que les citoyens, en démocratie, ne se mobilisent pas pour les enjeux qu’on leur cache, qu’on maquille ou qu’on élude ! Que les Européens, qui pourtant depuis l’Euro et l’élargissement ont grande envie de débattre de questions européennes, n’aiment pas qu’on les prenne pour des idiots qui n’auraient le droit de ne poser que des « questions » … à ces mêmes élites omniscientes. Et que du coup, ils votent avec les pieds et plongent la construction européenne dans un vaste « trou noir » politique.

Car il ne faut pas s’y tromper. Cette immense abstention vient de faire prendre conscience à l’ensemble de ces mêmes « élites » que le projet politique communautaire était d’une immense fragilité, tout comme leur propre capacité à l’impulser désormais.

En effet les électeurs, en s’abstenant, ont envoyé un message beaucoup plus complexe que la seule abstention le laisserait croire. N’oublions pas que l’électeur européen de 2004 n’est plus indifférent à l’UE comme celui des élections précédentes. Ces dernières années, avec l’Euro et l’élargissement notamment, il est devenu beaucoup plus « expert » en matière européenne. Il a compris que l’UE influençait désormais les questions des retraites, des systèmes sociaux, de l’emploi. Il a vu, lors de l’invasion de l’Irak, qu’il pouvait être beaucoup plus « européen » que les soi-disantes élites européennes. Il est souvent dans son propre travail devenu un acteur européen lui-même (dans les entreprises, les universités, les ong, les collectivités locales, chaque jour, des centaines de milliers d’Européens travaillent à l’échelle européenne) qui en sait plus long sur les Européens que les « politiques » qui viennent lui en parler.

Alors ce vote est d’abord un « vote-sanction » des élites européennes. Le citoyen européen n’a pas de problème majeur avec la construction européenne. Il a en revanche le sentiment croissant que l’UE est mal dirigée, par les mauvaises personnes …. et que la mascarade électorale des élections nationales au Parlement européen est un « abus démocratique » concocté par ces mêmes « élites », afin de leur permettre de rester à la tête de la machine communautaire.

Or, le problème pour l’UE aujourd’hui, c’est que le citoyen européen a absolument raison. Ceux qui se sont abstenus l’ont fait pour nombre d’entre eux en sachant que cela allait provoquer les résultats découverts ce week-end. Et c’est exactement ce qu’ils attendaient. Envoyer un signal fort déstabilisant l’actuel système. Une sorte de « frappe démocratique préventive » contre des élites incompétentes à gérer l’Europe, à dessiner un avenir à long terme pour les Européens et à aborder clairement le problème de partage du pouvoir entre citoyens et élites.

Et si cette « frappe démocratique préventive » ne fonctionne pas, alors attendons nous à un bouleversement complet en 2009. Car, en parlant avec les gens, on constate qu’ils ne sont pas choqués par les résultats en soi, qu’ils accusent les politiques, les eurocrates et les médias (surtout la télévision) d’être responsables de cette situation … et qu’ils se moquent complètement de savoir si le Parlement européen est déstabilisé ou si le choix du futur président de la Commission est rendu plus complexe. En un mot, pas de « sursaut » à attendre demain. Si l’offre politique n’est pas rendue plus légitime, plus attirante, plus pertinente aux yeux des électeurs européens, dans 5 ans, ce sera un coup de massue qu’ils assèneront aux élites européennes.

L’objectif pour l’UE, comme je le disais hier dans ces colonnes, est donc clair :

  • viser les 60% de participation en moyenne européenne en 2009;
  • analyser sans restrictions tous les moyens pour y parvenir;
  • constater au passage que la fin du monopole des partis nationaux sur l’élection européenne est désormais une priorité absolue sur l’agenda communautaire.

Si l’UE est incapable de casser ce monopole pour permettre à de vrais partis trans-européens d’exister, alors, attendons nous à une double défaite en 2009 : celle de la démocratie et celle de l’Europe.

Franck Biancheri, 15/06/2004

Notes:

(1) En 2002-2003, Franck Biancheri consacre près d’une année complète à une série de 100 conférences citoyennes dans 25 pays européens, le Newropeans Democracy Marathon sur le thème « Quel avenir pour l’Europe ? ». Ces conférences, et les échanges avec des milliers d’européens de tous milieux et de tous âges auxquels elles donnèrent lieu, lui permettront d’élaborer le corpus de base de ce qui deviendra plus tard le programme politique de Newropeans, un programme fondé donc sur une consultation personnalisée de l’opinion publique européenne, plus tard validée par les membres de Newropeans. (extrait de Franck Biancheri: Sa vie)

(2) Voir la série des séminaires GlobalEurope2020 (archives): Pendant 6 ans, Europe 2020 organise des séminaires de très haut niveau réunissant fonctionnaires et diplomates de la Commission européenne, du Conseil de l’UE et des Ministères des Affaires étrangères des états-membres sur deux thèmes essentiellement : réforme de la gouvernance européenne/démocratisation d’une part ; et élargissement/relations UE-reste du monde d’autre part. (extrait de Franck Biancheri: Ses organisations)

(3) Cet article a été rédigé juste après les élections européennes de 2004, qui se sont déroulées du 10 au 13 juin 2004 dans les 25 états membres de l’UE. Bien que pour la première fois les citoyens de 10 nouveaux États membres, dont 8 des 10 pays d’Europe de l’Est, ont eu l’occasion d’élire leurs députés européens, la participation générale est tombée à 45,6%. Les taux de participation les plus faibles sont même enregistrés dans les pays d’Europe de l’Est (en dessous de 17% en Slovaquie, en dessous de 21% en Pologne … voir wikipedia). En 2009, le taux de participation est tombé à environ 42% …

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