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Franck Biancheri (2004): Mais à quoi joue donc Silvio Berlusconi?

Franck Biancheri (2004): Mais à quoi joue donc Silvio Berlusconi?

… au « mariole », celui qui est à la fois malin, marrant et magouilleur … et très visible. Le « mariole » n’est pas l’escroc qui se déguise ou se cache; non, il s’affiche car il sait qu’il a un public qui raffole de ses tours même si c’est au détriment de leur collectivité nationale (qui de toute façon n’a pas psychologiquement d’importance pour chaque spectateur)Franck Biancheri, 07/04/2004

Ne comptez pas sur nous, les Italiens, pour construire activement l’Europe. Nous n’avons même pas réussi à construire un Etat-Nation moderne; alors l’Europe !? – Giacomo Neri, 1985 (Aegee-Europe, Milano)

En 2004, Franck Biancheri décrivait Berlusconi comme le « Sganarelle du 21ème siècle« , le «mariole» à la fois malin, marrant et magouilleur … et très visible. Aujourd’hui Berlusconi a été rejoint sur la scène politique italienne par deux autres personnages, Beppe Grillo (véritable acteur comique) et Salvini, lequels sans doute parce que moins poussiéreux et ravalés ont battu le Cavaliere. C’est en effet la seule surprise qu’ont réservé les élections en Italie de ce dimanche 4 mars. On savait que le M5S de Beppe Grillo arriverait à la première place des partis politiques italiens et que ce serait la coalition droite/extrème-droite de Berlusconi et Salvini qui se hisserait en tête, même avec des résultats insuffisants pour prétendre gouverner seule. Berlusconi, Grillo, Salvini, trois personnages dramatiques de la scène de la Commedia dell’Arte qui incarnent, non pas le degré zéro, mais le degré ultime de la politique italienne comme le décrit Franck Biancheri: le « Sganarelle » du 21ème siècle, plus malin que ses maîtres (ici l’Europe) mais n’en est pas moins obliger de se plier aux lois faites par eux et pour eux ; et qui donc doit tricher pour pouvoir exister et vivre comme il le souhaite… Alors ne comptez pas, aujourd’hui encore, sur les Italiens pour construire activement l’Europe, ils n’arrivent toujours pas à construire leur propre Etat-Nation moderne…

Une petite leçon de pédagogie aux Européens pour comprendre dans quelle dimension jouent des Berlusconi, Grillo et Salvini, mais aussi le peuple italien.

∴ Mais à quoi joue donc Silvio Berlusconi ? (de Franck Biancheri, 07/04/2004)

D’un point de vue européen, la question mérite en effet d’être posée. Après une présidence catastrophique, il continue à bloquer le mandat d’arrêt européen pour des raisons de convenances personnelles, tout en se faisant le « porte-parole » de Vladimir Poutine (qui n’en demande pas tant), en soutenant les candidatures à l’UE de la Russie ou d’Israël (qui toutes deux n’ont rien demandé), et dernièrement en décidant de faire campagne pour les élections européennes en ne parlant finances qu’en Lires et non pas en Euro. Pour le reste, mais ç’était déjà une technique utilisée par son ennemi intime, Romano Prodi, pour se faire accepter dans la zone Euro, il ne maintient l’Italie dans la « normalité » budgétaire du Pacte de stabilité (dont on oublie pourtant toujours que l’Italie n’a jamais respecté la condition d’endettement public) qu’en multipliant les artifices comptables et les opérations ponctuelles de cessions d’actifs.

Personnellement, j’ai le sentiment qu’il se moque de la construction européenne comme de sa première station de radio. Comment expliquer autrement la désinvolture avec laquelle il a abordé sa présidence et comment il fait passer en priorité ses intérêts personnels avant ceux de l’UE (vous me direz certes qu’il fait cela tous les jours au niveau national) ?

D’une certaine manière, il exploite là une intime conviction de beaucoup d’Italiens. J’ai toujours en mémoire ce que m’avait expliqué Giacomo Neri, l’un des fondateurs d’AEGEE-EUROPE, lors d’une réunion à Milan : « Ne comptez pas sur nous, les Italiens, pour construire activement l’Europe. Nous n’avons même pas réussi à construire un Etat-Nation moderne ; alors l’Europe !? En revanche, on suivra toujours ce que feront ensemble les Français, les Allemands et le Bénélux. ». Dans la bouche de cet étudiant de 25 ans, européen engagé, qui permis à notre vaste réseau étudiant européen de s’étendre en Italie et d’y faire notamment connaître Erasmus, cette analyse ne pouvait pas être ignorée ; et de facto, contemplant l’Italie berlusconienne, je suis convaincu de sa profonde justesse.

Car Berlusconi n’existe pas indépendamment des Italiens. Il a été élu démocratiquement. Il continue à bénéficier d’un soutien non négligeable, même si fortement affaibli, dans l’opinion publique du pays. Il correspond à une certaine idée que se font les Italiens de la politique et d’un dirigeant politique. Si Berlusconi se donne parfois des allures mussoliniennes (et est de facto associé à l’ancien parti néo-fasciste, Alliance Nationale, et au parti xénophobe de la Ligue lombarde), c’est qu’en Italie, l’époque mussolinienne (celle lors de laquelle « les trains arrivaient à l’heure ») suscite encore de la nostalgie chez nombre d’Italiens. Si souvent Berlusconi fait le pitre aux sommets européens et semble traiter tout cela comme une vaste mascarade (ce en quoi il n’a pas tout-à-fait tort), c’est que les Italiens perçoivent la politique comme une immense « commedia d’ell arte ». Si toujours Berlusconi, sans aucune vergogne, s’attache à promouvoir ou défendre activement ses intérêts personnels, c’est qu’en Italie nombreux sont ceux qui pensent l’intérêt collectif comme celui de « leur collectivité », leur famille, leurs « clients », leur ville. Si Berlusconi ne renâcle devant aucune démagogie comme parler en Lires plutôt qu’en Euro (national-populisme par excellence) ou bien de traiter l’Islam et les musulmans de religion et civilisation inférieures (xénophobie en action), c’est qu’il sait qu’en terme de « spectacle », il fera « recette ». On parlera de lui dans les médias nationaux et internationaux ; il flattera les instincts de son électorat. Ces « gaffes » sont en fait des opérations de communication bien maîtrisée qui s’appuient sur une bonne connaissance de son environnement.

Bien entendu, il existe un grand nombre d’Italiens qui s’opposent à Berlusconi et à ses alliés, qui sont désemparés de voir comment en deux décennies les télés berlusconiennes ont très clairement fait baisser le niveau intellectuel du pays , qui sont scandalisés de voir comment il caricature leur pays sur la scène internationale et qui sont effrayés de voir le contrôle grandissant de ses médias sur le pays. Mais en matière politique, une interrogation subsiste : les Italiens sont-ils réellement intéressés par la promotion durable de l’intérêt collectif compris comme la collectivité la plus importante dans laquelle ils se reconnaissent pleinement (leur pays, l’UE) ? Car, ainsi que j’ai pu le constater depuis 1985, à travers les multiples actions conduites par nos réseaux européens en Italie, si tout le monde est « prêt à mourir » pour la cause européenne au dîner, le lendemain matin quand il s’agit d’agir bien peu sont présents. Et je compare là à tous les aux autres pays européens sans exception. L’Eurobaromètre a beau accorder régulièrement à l’Italie les meilleurs chiffres de soutien à la construction européenne, il ne mesure en fait que l’enthousiasme latin pour les belles idées. Dans la réalité, les affaires privées, familiales ou locales prendront toujours (ou presque) le pas sur ce bel idéal européen.

Nombre d’Italiens ont en effet une vision esthétique de la politique. L’important est que le débat soit beau ; que la théorie politique ou que la proposition de constitution soit belle ; in fine que l’acteur politique soit bon ! Pour le reste, aux autres de se débrouiller !

Alors Berlusconi n’incarne pas aujourd’hui le degré zéro de la politique italienne ; au contraire, il en incarne le degré ultime : le « mariole », celui qui est à la fois malin, marrant et magouilleur … et très visible. Le « mariole » n’est pas l’escroc qui se déguise ou se cache ; non, il s’affiche car il sait qu’il a un public qui raffole de ses tours même si c’est au détriment de leur collectivité nationale (qui de toute façon n’a pas psychologiquement d’importance pour chaque spectateur).

Il y a aura certainement dans les prochaines années un retour à des niveaux plus « acceptables » (selon les normes européennes) de la politique italienne ; mais sur le fond je crois que le peuple italien souffre de ce que j’appelle le « complexe de Sganarelle », ce serviteur des pièces de Molière qui est plus malin que ses maîtres mais n’en est pas moins obliger de se plier aux lois faites par eux et pour eux ; et qui donc doit tricher pour pouvoir exister et vivre comme il le souhaite. L’Italie n’a connu de gouvernement proprement italien (et encore imposé par la force à une moitié du pays) que depuis 140 ans. Auparavant, pendant près de 1400 ans depuis le chute de l’Empire romain, les Italiens ont été gouvernés par des puissances étrangères ou n’ont connu que des indépendances locales. Je crois que cela les a rendu méfiant naturellement par rapport au pouvoir et aux lois qui sont perçues comme les lois des « autres », et non pas des Italiens. Et parallèlement cette situation a placé des personnages comme celui de Sganarelle au cœur de l’imaginaire collectif politique, celui qui savait se débrouiller au milieu de tous ces « maîtres » étrangers. Berlusconi, c’est Sganarelle au XXI° siècle !

Franck Biancheri: Mais à quoi joue donc Silvio Berlusconi ? (07/04/2004 ©FB Documentation)

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