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Demain OLAF ne sera toujours pas un vrai Viking (Franck Biancheri, 2005)

Demain OLAF ne sera toujours pas un vrai Viking (Franck Biancheri, 2005)

Une vidéo de l’émission allemande heute-show du 03.05.2019 intitulée « Was unternimmt die EU gegen Korruption? » circule actuellement sur les réseaux sociaux. Elle met notamment en cause l’efficacité de l’Office européen de lutte antifraude (OLAF), l’organe de l’UE responsable des enquêtes administratives à combattre la corruption. Un rapport de la Cour des Comptes européenne de janvier 2019 avait déjà souligné cette situation ubuesque: « la Commission « ne dispose pas d’informations exhaustives sur l’ampleur, la nature et les causes des fraudes ». Ses statistiques sur les fraudes détectées sont incomplètes et les fraudes non détectées ne sont pas estimées. Pour la Cour, ce déficit d’informations nuit à la stratégie antifraude de la Commission, qu’elle n’a pas révisée depuis 2011, ainsi qu’à la prévention de la corruption. » ce que Franck Biancheri avait déjà dénoncé avec humour et sérieux dans cet article publié en 2005, soit 5 années après la création de l’office. Et 20 ans après, force est de constater que nous en sommes toujours au même point… OLAF n’est toujours pas un vrai Viking!

Demain OLAF ne sera toujours pas un vrai Viking

En fait, ce patron d’OLAF ne doit surtout rien avoir à faire avec les Vikings et leur légendaire courage. C’est même tout l’enjeu de la recherche de ce nouveau patron pour l’Office Européen de Lutte Anti-Fraude (OLAF), chargé de lutter contre la fraude et la corruption au sein du système communautaire.

Créé en 1999 dans la foulée de la crise qui avait entraîné la démission de la Commission Santer, et du rapport des « Sages » qui avait conclu à l’existence de graves dysfonctionnements dans la gestion des fonds communautaires sur fond de népotisme et de déresponsabilisation quasi-générale en la matière, l’OLAF était censé devenir le « glaive » portant la justice au sein des institutions européennes, et en particulier de la Commission.

Après 5 années d’existence et de multiples controverses portant notamment sur sa soumission de facto au contrôle de la haute administration de la Commission, et en particulier de son Secrétaire Général, l’OLAF est surtout apparu comme un organe destiné à camoufler un fait simple et très préoccupant : depuis la fameuse crise de 1999 et l’émergence d’un indiscutable problème de fraude et de corruption au sein même de la Commission en particulier, aucune action significative n’a été entreprise ou n’a abouti permettant l’assainissement des institutions. Au contraire, les travaux de l’OLAF ont souvent semblé ralentir d’éventuelles tentatives en ce sens, quand elles n’ont pas servi directement à les prévenir en déstabilisant ceux qui tentaient de briser la loi du silence régnant dans l’administration communautaire (Paul Van Buitenen et Martha Andreassen étant les plus connus) ou qui essayaient difficilement de faire leur travail de journaliste d’investigation sur les affaires européennes (Hans-Martin Tillack, du Stern Magazin).

Le problème de la lutte anti-fraude au sein du système communautaire se heurte en fait à quatre obstacles principaux :
. la structure hiérarchique pyramidale de l’administration de la Commission, héritée du modèle français des années 50, empêche toute indépendance sérieuse d’un de ses organes vis-à-vis de sa haute administration ;
. cette même haute administration est gangrenée depuis plus d’une décennie par un clientélisme, un népotisme et une corruption rampante[1] qui bien évidemment lui font percevoir une éventuelle indépendance d’un organe de lutte anti-fraude comme l’un de ses pires cauchemars[2] ;
. tous les autres acteurs politiques du jeu communautaire (Parlement européen, gouvernements nationaux et donc, partis politiques nationaux) participent de ces tendances à divers niveaux (comme l’illustrent bien les scandales des indemnités du Parlement européen ou bien les fraudes majeures aux fonds agricoles ou régionaux), et donc ne sont prêts qu’à de vagues gesticulations en la matière, de peur d’être eux aussi entraînés dans les scandales ;
. la faiblesse d’une société civile trans-européenne (dont les partis politiques) mûre et indépendante (notamment des financements européens, utilisés très souvent pour museler toute critique, des médias trans-européens quasi-inexistants (quand ils ne sont pas financés par l’UE), et des médias nationaux ne comprenant fondamentalement pas grand-chose aux complexes affaires communautaires[3], ), n’offrent aucun terreau favorable au travail de l’OLAF, bien au contraire.

En l’occurrence, comme la Commission reste dirigée par la même clique de hauts fonctionnaires qui a « gagné » l’après-crise de 1999[4], à savoir les favoris des « vieux crocodiles » au sommet de leur pouvoir en 1999, et les « amis » des lobbies les plus puissants, la sélection du futur patron de l’OLAF est une mascarade destinée à faire croire que l’UE, la Commission en particulier, s’attaque sérieusement à ses problèmes internes de népotisme, de fraude et de corruption alors qu’il ne s’agit que de faux-semblants.

Aucune force politique présente aujourd’hui au Parlement européen ou dans nos gouvernements n’ayant la volonté de voir les choses réellement changer, il n’y a donc aucun doute : son nouveau directeur sera choisi pour s’assurer qu’OLAF ne sera toujours pas un Viking dans les années à venir.

Franck Biancheri, 30/08/2005
Paris (France)

[1] Alimentée, dès le début des années 90, par l’expansion du lobbying à l’anglo-saxonne, attiré par l’accroissement des pouvoirs et des fonds communautaires
[2] Au même titre que la perspective de voir supprimer l’immunité judiciaire à vie dont ils bénéficient.
[3] Concernant l’OLAF, ce dernier cas a été bien illustré courant Juillet en France par Le Canard Enchaîné. Dans un article consacré au recrutement du futur patron de l’OLAF, le Canard Enchaîné se contente de rapporter les confidences d’un anonyme fonctionnaire européen expliquant qu’un candidat comme le procureur de Nice Cyril de Montgolfier aurait été écarté de la course finale du fait de ses faiblesses en Anglais ; et le Canard de se concentrer sur cette information en persiflant (à juste titre d’ailleurs) sur l’inadaptation de nos élites administrative et politique françaises aux contraintes de l’UE du XXI° siècle. Le problème en l’occurrence est que le Canard (que j’estime être justement un instrument essentiel du fonctionnement de la démocratie en France) démontre ici son incompréhension complète du système bruxellois. La question linguistique est secondaire et remédiable. Je suis prêt à prendre les paris que même s’il avait étudié à Oxford, on aurait trouvé un autre aspect rédhibitoire à la candidature de M. De Montgolfier. C’est en effet une méthode classique des procédures bruxelloises que d’utiliser des procédures formelles complexes pour bloquer sur base procédurale des candidatures qu’on ne veut pas accepter pour des raisons de fond irrégulières ou illégales.
[4] Ceux qui avaient espérer faire changer les choses dans la Commission suite à la crise de 1999 ont en effet perdu cette bataille très vite et nombre d’entre eux, résignés, ont quitté la Commission à partir de 2001.

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