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Réussir l’UE élargie! Comment éviter que le Sommet de Copenhague n’entre dans l’Histoire comme une occasion manquée – Franck Biancheri, 2002

Réussir l’UE élargie! Comment éviter que le Sommet de Copenhague n’entre dans l’Histoire comme une occasion manquée – Franck Biancheri, 2002

Alors que la France et l’Allemagne célèbre le 55ème anniversaire du traité de l’Élysée, et que la Commission européenne louche vers un rapide élargissement aux Balkans, il est bon de relire les recommandations de Franck Biancheri faites en décembre 2002 à l’occasion du sommet de Copenhague, qui entérinait l’adhésion, au 1er mai 2004, de dix nouveaux membres Chypre, République tchèque, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, République slovaque et Slovénie.

Tout le monde veut réussir l’élargissement … alors que c’est la réussite de l’Europe élargie qui compte » écrivait-il alors.

Quinze années plus tard quel constat pouvons-nous faire et comment pouvons-nous nous préparer à cette nouvelle Europe de 2020 qui devrait voir les Balkans rejoindre les rangs?

De très courtes recommandations pour ne pas rater Copenhague suivies d’une longue analyse sur la réalité du processus d’élargissement aujourd’hui

I. Quelques conseils méthodologiques et opérationnels pour réussir Copenhague

Les  recommandations  qui  suivent,  dans  la  lignée  des  trois  scénarios  sur  l’élargissement  publiés  par  Europe  2020  en  Novembre  2001  comme  du  projet  Vision  2020  lancé  en  Juin  2002,  sont  inspirés  par  la  préoccupation  d’assurer  la  pérennité  de  l’UE  et  la  poursuite  de  sa  démocratisation (les deux étant intrinsèquement liés).

Elles  visent  aussi  à  éviter  qu’un  nouveau  rendez – vous  europé en  important  ne  porte  un  coup  supplémentaire, dans l’UE comme chez les candidats, au soutien de l’opinion publique pour le  projet communautaire. La politique consistant à ignorer les contradictions immenses qui vont  se  retrouver  à  Copenhague  sous  prétexte  de  les  résoudre  sous  la  pression  du  moment  a  déjà  fait  la  preuve  à  Nice  de  son  inefficacité  ou  plutôt  de  son  effet  dévastateur  dans  l’opinion  publique.

Essayons   donc   d’anticiper   en   imaginant   une   approche   constructive   pour   éviter   que  Copenhague marque les m émoires comme un sommet de la confusion et du conflit.

Voilà donc ci-dessous quelques propositions succinctes. Le reste du document développe plus longuement les analyses qui les sous-tendent.

  1. Le  sommet  de  Copenhague  ne  doit  pas  être  traité  comme  LE  moment  historique  de  l’élargissement,  mais  comme  une  étape  essentielle  d’un  processus  de  longue  durée.  Les  leaders  européens  pourraient  utilement  rappeler  à  l’ordre  à  ce  sujet  leurs  collègues  qui  utilisent le mot « historique » à tout bout de champ , en particulier la Commission.
  2. Il  faut  gérer  ouvertement,  publiquement  la  dualité  du  sommet :  effet  d’annonce  évènementiel  et  durée  longue  de  la  réalisation  du  processus.   Pour  cela,  il  faut  souligner  l’importance  de  l’annonce  (l’UE  ouvrent  ses  portes  à  10  nouveaux  pays  dans  les  années  à  venir)  et  marquer  qu’il  s’agit  d’un  engagement  politique  des  leaders  européens  qui  vont  s’attacher à partir de  là  à convaincre  leurs populations du  bien – fondé de cette décision ; tout  comme  les  leaders  des  pays  candidats  doivent  le  faire  chez  eux.  Le  parallèle  entre  les  2  situations doit être fortement marqué. En guise symbolique,  l’affirmation que les 2 Europe n’ont plus qu’un seul avenir à partir  de  Copenhague  pourrait  être  démontré  en  égalisant  totalement  le  statut  des  représentants  des pays candidats avec ceux de l’UE au sein de la Convention sur l’Avenir de l’Europe.
  3. Parallèlement, il faut marteler que  l’élargissement est une étape d’un processus long qui  conduit à l’UE élargie  dont  font partie  nombre d’étapes techniques  et  la refonte du système  institutionnel communautaire. Il est donc impossible de fixer une date arbitraire, comme Juin  2004, pour sa conclusion institutionnelle. Et il faut le dire car les opinions publiques de l’UE  vont  être  abasourdies  d’apprendre  cette   nouvelle  (même  les  pays  qui  ont  communiqué  sur  l’élargissement,  comme  les  Pays – Bas,  ont  constaté  ce  fait).  Les  ratifications  étant  des  procédures longues et incertaines, c’est une période qui s’ouvre allant jusqu ‘à 2006 (date du  nouveau  paquet  financier) .  Et  il  est  impératif  que  les  différents  débats  internes  sur  le  financement  et  les  grandes  politiques  communautaires  (budget,  PAC,  Fonds  régionaux,  Chèque britannique) soient réglés avant toute élargissement opérationnel.
  4. Si  les  nouveaux  Etats – membres  r atent  l’élection  européenne  de  2004,  cela  n’est  aucunement un problème.  Ils pourront au choix envoyer des députés nationaux en attendant  la   prochaine   élection   européenne ;   ou   bien   en   organiser   une   lorsqu’ils   seront   admis  totalement. La démocratie vaut la p eine de prendre un peu de temps pour préparer et informer  correctement les opinions publiques sur ce pourquoi elles votent. Actuellement, personne dans  les pays candidats ne connaît le Parlement européen.

En  résumé,  trois  points  essentiels  doivent  être  re tenus  si  on  veut  éviter  que  Copenhague  ne  devienne  synonyme  de  Maastricht  ou  de  Nice  dans  l’opinion  publique  (ce  qui  n’est  pas  très  positif) :

A. symboliser le franchissement d’une étape, tournée vers un avenir désormais commun

B. ouvertement indiquer qu e réussir l’Europe élargie est un processus qui prendra encore  du  temps  (substituer  « Europe  élargie »  à  « élargissement »  pourrait  s’avérer  judicieux  après  Copenhague)

C. déconnecter  totalement  l’élargissement  et  les  élections  européennes  de  Juin  2004,  e n  indiquant que le processus est compatible avec la période s’étendant jusqu’en 2006.

Toute  approche  du  Sommet  visant  à  vouloir  à  tout  prix  en  faire  LE  Sommet  qui  conduit  les  pays candidats à participer à 100% à l’UE, notamment politique, d’ici Juin 2004  conduira à  un échec sur deux fronts :

  • dans  l’opinion  publique  de  l’UE  car  les  gens  (qui  à  90%  ne  sont  pas  au  courant  de  ce  calendrier)   ne   comprendront   pas   cette   hâte   et   s’écarteront   encore   plus   du   système  communautaire
  • dans  l’opinion  publique  des  pays  candidats,  car  ce  calendrier  sera  intenable  et  de  ce  fait  aggravera les attitudes de défiance vis – à – vis de l’UE.

Gardons tous à l’esprit que si on peut sentir parfois qu’on s’approche d’un moment important de l’Histoire, c’est l’Histoire seule ensuite qui décide si ce moment a été un succès ou un échec. Alors prudence et pas de précipitation.

II. Qu’est-ce que le processus d’élargissement aujourd’hui?

Une confusion sémantique d’abord: tout le monde veut réussir l’élargissement … alors que c’est la réussite de l’Europe élargie qui compte

L’élargissement est un instrument technocratique qui est censé conduire à l’Union européenne  élargie. C’est un  moment, un passage. En  aucun  cas une  finalité. Le  but c’est donc  l’Europe  élargie, pas l’élargissement.

De  la  même  manière  la  réunification  allemande  n’était  pas  une  fin  en  soi.  C’est  faire  vivre  l’Allemagne réunifiée qui est une. Et tout le monde reconnaît que si le processus d’unification  allemande   avait   été   plus   progressif,   les   problèmes   entre   Ossies   et   W essies   seraient  certainement   moins   graves   aujourd’hui,   tout   comme   le   poids   économique   de   cette  réunification.  Admettons  que  la  RFA,  entre  l’hostilité  quasi – affichée  des  Français  et  des  Anglais et la crainte d’un retour des « durs » à Moscou, n’avait pas beaucoup d’alternatives et  a finalement dû se jeter dans le vide.

Mais,  pour  ce  qui  nous  concerne  aujourd’hui,  nous  Européens  (de  l’Est  comme  de  l’Ouest),  soyons  honnêtes,  il  n’y  a  absolument  aucune  urgence  ni  interne,  ni  externe.  Les  Russes  ne  comptent pas  réoccuper l’Europe Centrale et Orientale. Les Turcs n’iront pas assiéger Vienne.  La  Révolution  anti – capitaliste  ou  anti – UE  ne  gronde  pas  dans  les  rues  de  Varsovie  ou  Budapest.  Il   n’y  aura  pas  de  révolte  demain  à  Prague  ou  Bratislava  si   le  processus  d’élar gissement  glisse  de  2  ou  3  ans.  Le  sentiment  anti – Européen  de  l’Est  ne  se  répand  pas  comme  une  traînée  de  poudre  dans  les  rues  de  l’UE  imposant  d’agir  vite.  Rien  de  tout  cela  n’existe.

Conclusion :  il  n’y  a  aucune  raison  objective  de  se  précipiter.  Et  tous   ceux  qui  s’affolent  autour de soi – disant « occasion historique à ne pas rater » sont souvent les mêmes qui n’ont vu  venir  ni  la  Chute  du  Mur  de  Berlin,  ni  le  fossé  croissant  entre  opinion  publique  et  projet  communautaire,  ni  la  montée  politique  des  extrèm es,  ….  De  grands  experts  pour  « sentir »  l’Histoire en gestation !

Alors déstressons le Sommet de Copenhague

Prenons donc calmement le Sommet de Copenhague. Cessons ces discours aussi emphatiques  que vides criant à l’événement Historique, à l’urgence de  l’Histoire, etc … .

En  1990,  j’écrivais  un  article  qui  expliquait  ce  que  j’appelais  l’ « impératif  moral »  que  constituait  l’intégration dans  l’UE des pays d’Europe centrale et orientale. Cela  m’avait  valu  un  gentil  mot  d’encouragement  d’Edgar  Morin  qui  lisait  nos  productions ;  mais  surtout  des  réactions  plus  que  sceptiques  sur  la  pertinence  et  la  faisabilité  d’une  telle  chose.  C’était  d’ailleurs le discours dominant à l’époque.

Et depuis 1990, j’ai eu l’occasion de faire des conférences par dizaines dans  tous les pays de  la  zone  PECO,  avec  des  publics  très  différents  (fonctionnaires,  journalistes,  étudiants,  enseignants,  associatifs,  entrepreneurs,  …)  autour  de  la  question  de  notre  avenir  européen  commun,  de  l’UE,  etc… ;  souvent  d’ailleurs  pour  leur  rappe ler  que  l’élargissement  était  d’abord un processus politique et non pas un processus économique comme  voudrait le  faire  croire l’UE.

Parallèlement,  le  discours  sur  l’élargissement  comme  chose  possible  puis  souhaitable  est  devenu  le  discours  dominant  du  sys tème  communautaire,  culminant  ces  derniers  temps  avec  l’ «   historicisme »  de  la  plupart  des  leaders  européens  et  de  la  Commission :  « L’Histoire  a  choisi  Décembre  2004  pour  réussir  l’élargissement ».  Tous  ceux  qui  pensent  différemment  sont  donc  contre  l’H istoire !  Pour  les  Européens  de  l’Est, tout  cela  doit  rappeler  de  sombres  souvenirs.  Pas  étonnant  que  le  soutien  à  l’UE  s’effrite  régulièrement :  nos  leaders,  et  la  Commission en – tête, parlent exactement comme les dirigeants de l’ex Bloc communiste.

Et  ce  n’est  pas  la  récente  démission  du  responsable  polonais  de  la  promotion  du  « Oui  à  l’UE »  dans  son  pays,  pour  cause  de  révélation  sur  son  passé  d’agent  du  KGB,  qui  tendra  à  dissiper ce sentiment.

Mais alors, pourquoi ce Sommet doit – il à tout prix être « HISTORIQUE »

Parce  que  certaines  forces  ou  intérêts  ont  toutes  les  raisons  du  monde  à  essayer  de  le  faire  croire à tous.

Aujourd’hui, dans les pays candidats les plus ardents partisans de l’élargissement le plus vite  possible   sont   essentiellement   des   ancie ns   apparatchiks   qui   trouvent   dans   le   système  communautaire  un  environnement  très  similaire  à  celui  des  bureaucraties  communistes  disparues ;   et   d’autre   part   des   fonctionnaires   en   charge   des   négociations   qui   piaffent  d’impatience  de  pouvoir  entrer  à  la  Commission  (et  autres  institutions  communautaires)  et  toucher  des  salaires  10  fois  plus  élevés  que  chez  eux.  On  comprend  dans  ce  cas  pour  eux  l’importance  d’aller  vite.  J’ai  débattu  de  ce  point  l’année  dernière  directement  avec  les  fonctionnaires  concernés  dan s  les  différentes  capitales  d’Europe  centrale  et  orientale  et  la  plupart  reconnaisse  que  c’est  un  élément  qui  joue  un  rôle  important  dans  ce  « sentiment »  d’urgence.

Les autres catégories de la population (et cela est prouvé par les sondages indépendants e t les  débats avec les gens) n’ont aucun sentiment d’urgence et préfèrent même en général que tout  cela  soit très lent et progressif (ils ont en effet été servis  en  matière de changements brutaux  depuis  1989) ;  y  compris  les  jeunes  et  les  étudiants  qui  ne  v oient  vraiment  pas  où  est  le  problème d’attendre 2/4 ans de plus. L’impatience sur la date n’est donc pas celle des peuples  (de  l’Histoire) ;  mais  bien  celles  de  certaines  catégories, très  minoritaires,  qui  espèrent  des  gains   directs   et   immédiats   de   la   rap idité   de   l’accession   à   l’UE.   correspond   donc  essentiellement  à    d’intérêts  directs  en  jeux.  Ils  ne  représentent  pas  la  majorité  des  opinions  publiques, loin de là ; mais ils sont stratégiquement placés dans le processus de négociation.

En leur sein, il faut aussi compter les leaders politiques. A l’Est comme à l’ouest de l’Europe  ils sont nombreux à espérer pouvoir attacher leur nom à un événement historique. A défaut de  marquer   l’Histoire   par   leurs   actes   individuels,   ils   pensent   qu’une   photo   de   groupe  compensera.  En  Europe  Centrale  et  Orientale,  ils  pensent  en  plus  qu’ils  gagneront  les  élections suivantes s’ils sont ceux qui  « font » rentrer leur pays dans  l’UE. Je ne parierai pas  là – dessus mais enfin, ils le croient.

Pourtant, tout cela n’est que la surf ace des choses pourrait – on dire. Les choses sérieuses sont  faites  et  préparées  par  les  experts,  par  les  technocrates :  les  rapports,  les  chapitres,  l’acquis  communautaire…  Eux  savent  pourquoi  Copenhague  est  LA  date  et  pourquoi  l’Histoire  l’a  choisie.  Eh  bien  non !  L’élargissement  n’a  pas  été  préparé  de  manière  si  sérieuse  que  cela  même si les technocrates et les experts pullulent sur ce thème depuis 10 ans. Cela résulte pour  l’essentiel  des  dysfonctionnements  croissants  du  système  communautaire  depuis  près  d’une  décennie.

L’instrument   à   mesurer   l’Histoire,   dont   doivent   se   servir   nos   experts   en   « moments  historiques », l’« histoiromètre », est fondé sur l’ »acquis communautaire » et les 39 chapitres  à  clore  pour  être  déclaré  « apte à  rejoindre  l’UE ».  Mais  cet  « histoiromètre »  est  trafiqué  et  n’affiche  que  ceux  qui  le  manipulent  veulent  lui  voir  afficher.  Ainsi,  chaque  chapitre  est  négocié   entre   la   Commission   et   l’Etat   candidat   concerné.   Il   suffit   de   savoir   que   la  Commission  estime  que  même  son  propre  rapport  budgétaire  et  financier  annuel  est  sujet  à  négociation dans son contenu pour comprendre que la clôture des chapitres de l’élargissement  ne  reflète  rien  d’autre  qu’une  volonté de  faire  avancer  le  dossier  ou  de  le  bloquer :  c’est  seulement en de très r ares cas qu’il reflète  la réalité de l’avancement du dossier  lui – même. Il  suffit de faire en tour dans les pays candidats et de parler avec les responsables sur place pour  constater le fait que les chapitres soi – disant clos ne recouvre pas grand chose de r éel. Mais peu  importe  la  réalité,  l’Histoire  ne  doit  pas  attendre !  Et  les  experts  et  les  technocrates  sont  là  pour la servir.

Les 5 forces qui ont conduit le Sommet de Copenhague à vouloir être « HISTORIQUE »

Mais,  si  ce  ne  sont  eux.  Il  doit  bien  y  avoir  une  force  qui  pousse  à  cette  date,  à  cette  précipitation ?

En  effet.  Il  y  a  en  a  même  cinq :  deux  légitimes  (car  fondées  sur  des  convictions)  et  trois  illégitimes  (car  fondées  sur  le  conformisme  ou  bien  sur  un  objectif  contraire  au  principe  démocratique) :

–   Légitimes : toutes  les  deux  voient  la  construction  européenne  comme  l’émergence  d’une  vaste  zone  économique  et  pacifique,  sans  dimension  politique  forte   (ce  qui  est  un  choix  possible, mais en aucun cas une destinée historique. Mais ceci est un autre d ébat.) . au cœur de la force interne, puissante, on trouve la partie dominante des élites britanniques et  scandinaves   (les   Pays – Bas   sont   plus   partagés   sur   la   question) ;   et   nombre   d’acteurs  économiques majeurs. . la force externe, très puissante, ce sont l es Etats – Unis.

–  Illégitimes :

  • une force d’inertie, immense dans un système bureaucratique comme l’UE où les politiques  ont  abdiqué.  C’est  prévu  comme  cela  alors  on  le  fera  comme  cela.  Même  si  chaque  responsable européen que vous rencontrez vous confie  que c’est « n’importe quoi ». Mais, en  public,  dans  son  travail,  il/elle  continuera  à  affirmer  le  contraire  …  pour  ne  pas  décevoir  l’Histoire et ne pas se singulariser.
  • et,  aussi  illégitime  que  l’inertie,  on  trouve  « le  bon  sentiment »,  le  fait  que  c’est  « plus  sympa »  de  dire  « rejoignez  nous  maintenant  que  rejoignez  nous  plus  tard ».  Nombre  de  journalistes, de  leaders politiques, de responsables associatifs ont dû  mal  à s’écarter de cette  attitude irresponsable, mais « sympa ».
  • enfin, et c’est très  inquiétant, la troisième force illégitime, et là c’est une force volontariste et  obscure,  provient  de  la  volonté  d’une  partie  ultra-bureaucratique  du  système  communautaire  de  s’opposer  aux  aspirations  croissantes  de  démocratisation  de  l’UE  en  précipitant  c ette  dernière  dans  un  élargissement  brutal,  rendant  l’UE  tellement  complexe  que  seuls  les  technocrates s’y retrouveront. Leur objectif est de dissoudre  la démocratisation de  l’UE dans  un élargissement mal préparé, afin de préserver leurs prérogatives.)

Alors, voilà pourquoi Copenhague Doit faire, doit Etre l’Histoire ! Un mélange de duperie, de  paresse  intellectuelle,  de  conformisme,  d’intérêts  directs  de  certains  acteurs  minoritaires  et  d’irresponsabilité de la plupart des dirigeants politiques. Comme de  toute façon, ils ne seront  pas  là  longtemps  pour  gérer  l’Europe  élargie.  Alors  une  photo  au  bon  moment  suffit  à  leur  bonheur.

C’est  dommage  car  actuellement,  dans  les  semaines  à  venir,  le  ou  les  politiques  qui  oseront  tenir  un  langage  sincère  et  de  vérité   sur  l’élargissement  et  l’Europe  élargie,  s’écartant  du  troupeau,  auront  la  bonne  surprise  d’être  au  rendez – vous  des  opinions  publiques  (et  de  la  plupart de leurs collègues qui sur le fond n’en pensent pas moins et espèrent secrètement que  les Irlandais re fuseront à nouveau le Traité de Nice). C’est peut – être cela être au rendez – vous  de l’Histoire : éviter que le troupeau ne tombe dans gouffre ?

Le gros problème du Sommet de Copenhague ce ne sont pas les pays-candidats, mais  l’Union Européenne

Il y a 5/6 ans, beaucoup pensaient honnêtement que Décembre 2002 pouvait être une date réaliste. Surtout  que,  tout  le  monde  le  sait  (et  c’est  pour  cela  que  personne  ne  critique  ouvertement la mascarade des clôtures de chapitres qui au moins servent à amuser la gale rie et  alimentent les réunions et les journaux), dans l’élargissement, ce ne sont pas vraiment les pays  candidats qui sont  importants  mais plutôt les équilibres  internes dans  l’UE et la refonte d’un  système communautaire à bout de souffle.

Le  problème  est   que  l’UE  n’a  rien  fait  pendant  une  décennie  pour  résoudre  ses  problèmes  internes. Focalisés sur l’Euro, lancé par les dirigeants de la génération précédente, les actuels  leaders  politiques  européens  et  les  technocrates  communautaires,  n’ont  rien  fait  d’au tre  que  gérer,  de  crise  en  crise  (Vache  Folle,  Démission  du  collège  des  Commissaires,  etc  ..),  l’obsolescence de  la  mécanique  inventée dans  les  années 50, sans savoir comment  la réparer  ou la remplacer.

Le  résultat  est  que  pour  ce  rendez – vous  Historique,  c ’est  l’UE  qui  n’est  pas  prête.  La  Convention  lancée  dans  la  précipitation  du  Sommet  de  Nice  n’est  pas  censée  fournir  de  réponse  à  ce  désordre  interne  avant  2003  au  mieux  (si  elle  arrive  à  produire  un  contenu  valable, qui soit ensuite adopté par les Etats – M embres et qui ne soit pas rejeté par les peuples,  de  moins  en  moins  dociles  en  matière  européenne) ;  désordre  qui  sera  considérablement  amplifié avec l’accession de 10 nouveaux membres.

En  fonction du principe de réalité, on aurait donc dû repousser  la dat e, le temps que  l’UE se  mette  en  ordre.  Mais  non !  Utilisant  habilement  la  crainte  à  l’Est  d’un  report  sans  fin,  les  forces  derrière  la  nature  « historique »  de  Décembre  2002,  on  convaincu  tout  le  monde  (ou  presque)  que  le  miracle  de  la  construction  europé enne  fera  que  cette  crise  grave  obligera  à  trouver d’autant mieux les solutions au désordre interne. « In God We Trust » est pourtant là  devise américaine, pas européenne ?

2002, 2004, 2006 … finalement cela a-t-il de l’importance ?

Mais,  finalement,  qu’ est – ce  que  ça  peut  faire ?  2002,  2004,  2006,  c’est  un  peu  du  pareil  au  même.

Eh bien , pas tout – à – fait, si l’on est préoccupé par deux facteurs : la démocratisation de l’UE d’un côté, la pérennité du projet communautaire de l’autre.

L’élargissement rapide, suivant le calendrier officiel, pratiquement sans préparation côté UE,  va  conduire  à  des  élections  européennes  en  2004  qui  vont  voir  une  entée  massive  des  partis  extrêmes  au  Parlement  européen  et  qui  seront  renforcés  par  les  partis  extrêmes  ou  ultra-nationalistes des pays  candidats où personne ne connait le Parlement européen (dans lesquels  la campagne sera nécessairement très brève et mal préparée puisqu’ils ne sauront pas avant la  ratification finale dans l’UE s’ils peuvent y participer on pas). Dans l’UE, étant donné le  très  faible soutien de l’opinion publique à l’élargissement rapide (y compris dans les pays qui ont  communiqué  sur  l’élargissement  comme  aux  Pays – Bas),  les  élections  européennes  seront  encore plus l’occasion d’un vote sanction et de rejet de citoyens encor e une fois mis devant un  fait accompli.

Ces  tendances  se  cumuleront  avec  une  extrême  difficulté  à  définir  un  nouveau  système  communautaire   efficace   et   démocratique   puisque   les   discussions   sur   ce   sujet   seront  empoisonnées  par  les  conséquences  de  Copenhague  sur  l’élargissement  (et  autres  politiques  indirectement liées). Il n’y aura pas de sursaut, comme l’espèrent certains, car il n’y a plus eu  de tels sursauts depuis une décennie et car les leaders au pouvoir ne sont pas motivés pour le  faire.   On   n’est   plus  depuis   des   années   déjà   dans   une   dynamique   positive.   Même   si  l’épuisement des acteurs laisse à la Convention une réelle marge de manœuvre, car ils seront  tentés de se rallier à tout projet vaguement cohérent.

Franck Biancheri – 14/10/2002 – Comment éviter que le Sommet de Copenhague n’entre dans l’Histoire comme celui d’une immense occasion manquée

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