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Adapter la France au monde d’après: dix ans pour sortir du modèle centralisé vieux de deux siècles (Franck Biancheri, 2010)

Adapter la France au monde d’après: dix ans pour sortir du modèle centralisé vieux de deux siècles (Franck Biancheri, 2010)

Dans la version française de son livre «Crise mondiale: en route pour le monde d’après» (éditions Anticipolis 2010), Franck Biancheri consacrait un passage spécifique à la France traitant notamment de l’impasse du système centralisé français et du fait que les Français vont présenter l’«addition» aux élites (parisiennes) dans le courant de la décennie (2010/2020). A la veille de la prochaine élection présidentielle française, dans le cadre d’une campagne animée par nombreuses révélations d'”affaires”, de dérives institutionnelles, illustrée par la fracture entre les élites parisiennes et le peuple français, il nous a paru utile de rappeler ici cette analyse. La situation politique française aujourd’hui n’est que le prolongement indéniable de toutes les “outrances” de la présidence Sarkozy (2007/2012) époque à laquelle Franck Biancheri écrivit et publia son livre. De même ne croyons pas que c’est un problème franco-français qui n’a pas d’importance hors des frontières de l’Hexagone. Cette élection est suivie et commentée avec beaucoup d’intérêt par une grande majorité d’Européens. Elle pourrait effectivement sceller le destin de l’Europe. Mais ils comprennent aussi que cela ne dépend pas seulement de la Femme ou de l’Homme que les Français auront choisi mais bien plus de la capacité de la France à se réformer pour contribuer à l’intégration politique et à la (re)démocratisation de leur pays et de l’Europe. Franck Biancheri l’écrivait: Il faut faire sortir la France du cadre des deux derniers siècles… Sa brillante perspicacité n’est plus à démontrer.

“D’une certaine manière, Sarkozy c’est Charles X qui précipita en 1830 le passage de la Restauration (tentative de revenir à la Monarchie absolue d’avant la Révolution) à une Monarchie parlementaire, marquée par la Révolution de Juillet, dite des Trois Glorieuses. Sans vouloir pousser l’analogie plus loin, on peut garder en mémoire que les «Trois Glorieuses» déclenchèrent une série de tentatives de révoltes et révolutions à travers toute l’Europe”… Franck Biancheri, in GEAB 64, avril 2012

Ce qui auparavant pouvait apparaître comme les excès d’un pouvoir somme toute porteur d’efficacité intérieure et extérieure n’est plus aujourd’hui que son travestissement: le désert français est intellectuel et c’est l’absence de débats et d’idées dans les élites parisiennes; le provincialisme est central, et ce n’est plus Trifouillly-les-Oies dont tout le monde se moque (au propre et au figuré hors de nos frontières) mais les 5°/6°/7°/8°/16° arrondissements «élargis» à Neuilly les Oies. (…)

Mais comme nos médias et nos intellectuels qui les peuplent appartiennent à ce petit monde, ils n’en soufflent bien sûr pas un mot, prétendant toujours être le (ou au minimum «un») centre du monde: du leur certainement, de celui du Monde certainement pas ; et de celui des Français, cela va justement être à voir dans la décennie à venir. Car en politique, on peut prétendre à tout, mais il arrive toujours un moment où la réalité présente l’addition. Et pour les peuples, il n’existe que deux cas de figure: soit l’addition est présentée aux élites concernées, soit elle est présentée aux peuples. Le second cas survient quand les peuples n’ont pas su, pas pu, se débarrasser à temps de leurs élites illégitimes. Regardez l’Islande, la Grèce, le Royaume-Uni, les Etats-Unis …! Rappelons-nous 1940, Napoléon III! (…)

Or, penser l’avenir, anticiper les défis futurs impose de pouvoir compter sur une élite très diverse et constamment rajeunie car la jeunesse est instinctivement une tête chercheuse d’avenir. Et là encore, le centralisme français, devenu en deux décennies, un véritable clanisme parisien, a créé les conditions propices à se plonger dans le provincialisme ultime: le recrutement quasiment exclusif des élites via le système des grandes écoles parisiennes a concouru à limiter toujours plus la diversité intellectuelle de ces mêmes élites. Leurs enseignants (qui dans les grandes écoles viennent directement des cercles dirigeants) provenant massivement du groupe soixante-huitard, les futures élites se sont donc vues nourries au sein du modèle anglo-saxon, du rejet de la politique, de la franchouillardise de salon qui va de pair avec le provincialisme de congrès internationaux. Désert intellectuel, élites mercenaires ou castrées, provincialisme de la capitale, absence de vision d’avenir, … pour ce qui est de ses élites, aucun doute, la France commence très mal cette nouvelle décennie qu’elle ne doit pourtant pas rater si elle veut influencer le monde au XXI° siècle. «Mais, heureusement pourrait-on dire en guise de boutade: nous ne sommes pas le Royaume-Uni», paraphrasant ainsi Napoléon et De Gaulle quand ils comparaient la France et l’Angleterre en constant qu’à l’inverse de ce pays, en France, les élites étaient souvent médiocres et le peuple remarquable.

Adapter la France au monde d’après: dix ans pour sortir du modèle centralisé vieux de deux siècles

Ce qui conduit bien entendu à une recommandation bien précise pour aider les Français, et donc indirectement les Européens, à faire face aux défis du monde d’après la crise: ils ont «dix ans pour casser Paris». Il ne s’agit pas bien entendu de détruire une ville que j’aime énormément par ailleurs. Mais il s’agit de faire sortir aussi la France du cadre des deux derniers siècles, ce cadre qui est justement en train d’exploser au niveau mondial sous l’effet de la crise. Pour que les cinq cents millions d’Européens, et en leur sein les soixante-cinq millions de Français, puissent parvenir à jouer à jeu égal avec les Chinois, les Indiens, les Russes ou les Américains, il va leur falloir se réinventer en fonction du nouveau jeu mondial qui émerge et dont on a décrit les grandes lignes dans la première partie de ce livre. Pour éviter également une «prise de contrôle» de Paris, comme cela a été fait par les américanistes au milieu de la dernière décennie, il est essentiel d’en finir avec ce modèle pyramidal centralisé qui permet à toute puissance importante (et le monde va être désormais plein de puissances beaucoup plus importantes que la France) de facilement prendre le contrôle des grands leviers de pouvoir du pays. Le polycentrisme, qui est également l’une des voies d’évolution pour la structure institutionnelle de l’UE à l’horizon 2020, s’impose naturellement pour conserver un état unifié tout en multipliant les piliers sur lesquels il repose. Il faut non seulement diversifier le recrutement des élites mais aussi et surtout leur formation et leur environnement intellectuel et culturel. Et c’est une tâche qui ne s’arrête pas à la fin des études. La richesse de la France, c’est sa diversité. La faiblesse de la France, c’est l’absence de diversité de ses élites qui les rend du coup très sensibles au premier virus intellectuel venu.

Le réseau des trains à grande vitesse décrit de lui-même la géographie institutionnelle possible: Lyon, Marseille, Bordeaux, Toulouse, Lille, Strasbourg, … ont vocation à accueillir des grandes institutions de l’Etat: Cour des Comptes, Conseil constitutionnel, Ministères, … même le Parlement pourrait s’installer utilement par exemple dans ce qui fut la capitale des Gaules, à Lyon, plus centrale par bien des aspects que Paris. L’Allemagne fonctionne ainsi et son Etat, pourtant fédéral, est beaucoup plus efficace que le nôtre par de nombreux aspects. Et détail non négligeable, sa presse est plus riche, plus démocratique … plus dispersée géographiquement. Il existe ainsi des élites régionales qui fournissent un vrai terreau diversifié des élites nationales. On évite la prise de contrôle aisée des leviers de pouvoir par la mise en place d’une petite coterie locale comme ce fut le cas à Paris. En fait, Paris doit subir le même traitement que Bruxelles, qui pour permettre à l’UE de se démocratiser et devenir une vraie puissance crédible, doit aussi être «cassée » et voir ses institutions européennes réparties entre plusieurs capitales européennes, comme analysé précédemment.

D’ailleurs, dans un tel contexte, Paris pourrait être une ville sérieusement candidate à accueillir l’exécutif européen au cours de la décennie 2020 notamment le gouvernement économique de l’Euroland. Mais là aussi, encore faudra-t-il que la France ne se résume plus à Paris !

Pour en terminer avec les caractéristiques de cette nécessaire remise à plat complète du système de gouvernance administrative et politique de la France, il reste un point essentiel à mentionner: le seul moyen de réduire l’inefficacité désormais insupportable de l’appareil d’Etat français consiste à aborder la vraie source de ses surcoûts inutiles, à savoir sa «tête» parisienne. C’est en effet dans les services centraux des ministères, en haut de ces hiérarchies pléthoriques qui peuplent les arrondissements centraux de la capitale, que se trouvent la principale cause de gabegie budgétaire du pays: ce n’est pas le bureau de poste et la postière de campagne qui coûtent chers, ni le simple troufion, ou le professeur de collège, ce qui coûte une fortune et qui ne sert très souvent à absolument rien c’est la multitude de directeurs, directeurs généraux, conseillers et autres inspecteurs en tout genre qui accumulent salaires, indemnités, primes et autres avantages de fonction sans apporter la moindre valeur ajoutée à la collectivité nationale: ils servent surtout de prébendes et de voies de garage dorées aux différents clans du pouvoir parisien.

On ne réforme radicalement qu’en donnant l’exemple, qu’en obligeant les plus puissants, les hauts de hiérarchie à s’appliquer d’abord à eux-mêmes les règles auxquelles ils veulent soumettre les autres. Cela n’a même pas à voir avec la démocratie, c’est une question de gestion des groupes humains et d’efficacité d’action collective. Les serviteurs de l’intérêt national, et ils sont nombreux dans l’administration, le savent bien. Pourtant les élites parisiennes actuelles font tout l’inverse, affichant chaque jour un contre-exemple de leurs discours sur l’efficacité et l’effort individuel pour servir l’intérêt collectif. Il n’y a même plus besoin de donner d’exemples tellement ils sont nombreux. Or, cet Etat efficace, nous en avons un besoin urgent pour affronter avec succès les défis du monde d’après, qui vont notamment imposer aux administrations publiques d’être réactives, capables de construire des réseaux de service public trans-européens pour réconcilier Europe et intérêt général, à même de s’adapter aux conditions internationales en changement rapide: cet exemple devra donc venir d’en-haut pour faire changer la machine d’Etat. …

180_2Franck Biancheri – Extrait de Crise Mondiale: En route pour le monde d’après” (2010), version française à commander ici: Editions Anticipolis

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