Compte rendu de la conférence de Franck Biancheri au Bossard Alumni Club le 21 juin 2011

Samedi 6 Août 2011

par Jacques Flat et Philippe Giraud du Bossard Alumni Club


Compte rendu de la conférence de Franck Biancheri au Bossard Alumni Club le 21 juin 2011
Nous étions une soixantaine d’anciens venus écouter dans l’amphithéâtre de l’IGS Franck Biancheri, directeur des études du LEAP (Laboratoire Européen d’Anticipation Politique). Dès février 2006 il avait correctement prévu la « crise systémique globale », et depuis cette date, il anticipe son évolution dans un bulletin mensuel, le GEAB (Global Europe Anticipation Bulletin).

L’anticipation passe par la détection des grands phénomènes qui ont marqué notre histoire et que nous n’avons pas forcément ressentis. Par exemple, quatre évènements auraient dû nous alerter et nous laisser prévoir cette crise économique internationale qui a surgi en 2008 :

- Le taux de base bancaire de la banque d’Angleterre, créé à la fin du 16ème siècle, est tombé pour la première fois à zéro. Du jamais vu !
- La Caisse des Dépôts, depuis 200 ans, n’avait jamais connu de pertes. En 2009 elle entre dans le rouge !
- Le Brésil, depuis 500 ans, n’a connu successivement que 4 grands partenaires commerciaux. D’abord le Portugal, puis le Royaume Uni, ensuite les Etats-Unis, et maintenant la Chine…
- Les Etats-Unis étaient depuis 1946 les principaux partenaires économiques (hors Europe) de l’Allemagne. Aujourd’hui c’est la Chine.

Cela aurait dû nous alerter sur la future crise en nous montrant que :

- C’est la fin du monde tel qu’il s’est construit depuis la colonisation espagnole au XVIème siècle. C’est la fin d’un monde centré sur l’Occident dans lequel l’Inde et la Chine, après avoir atteint en 1980 leur point le plus bas en terme de PNB de la planète ( 10% pour l’ensemble de ces deux pays), représentent aujourd’hui 35% du PNB de la planète et d’ici 10 ans 50%, soit une valeur comparable à celle du 15ème siècle.
- C’est aussi la fin du pôle d’influence économique, financier, culturel… des Etats-Unis. Le mouvement du pouvoir est en train de basculer vers les BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine).

Alors que le monde réel évolue très vite, les Etats-Unis cherchent à ne pas bouger et les Organisations mondiales s’accrochent à leurs prérogatives et modes de fonctionnement.

La crise que nous vivons est « globale » car elle touche simultanément l’ensemble des pays de la planète et l’ensemble des secteurs de l’activité humaine. Elle est systémique car elle affecte les fondements mêmes du monde tel que nous le connaissons depuis plusieurs décennies, voire depuis deux ou trois siècles. C’est pourquoi, nous l’avons dès le début appelée crise systémique globale.

Les Etats-Unis en sont l’épicentre. C’est la crise des prêts immobiliers « subprimes » en 2006 qui a déclenché la chute de Wall Street en octobre 2008, entraînant l’ensemble du système financier mondial dans une panique sans précédent et obligeant les banques centrales de toutes les grandes puissances économiques à inonder la planète de liquidités pour éviter un effondrement bancaire général. Les Etats-Unis qui depuis longtemps faisaient marcher la « planche billets » pour soutenir leur croissance et leur positionnement de « maître du Monde » ont accéléré ce mouvement et s’apprêtent aujourd’hui à connaître des lendemains difficiles.

Cette idée du péril américain, de l’effondrement de la valeur dollar, commence à apparaître chez les Américains. Par exemple, l’Etat de l’Utah a autorisé le paiement avec de l’or. Le Sénateur républicain Ron Paul souhaite abolir la Federal Reserve. Certains médias réclament un audit impartial des réserves d’or de Fort Knox qui n’a plus été effectué depuis 1974.

Le deuxième semestre 2011 risque de nous faire vivre un second grand choc. Le LEAP a estimé en 2009 que la planète comptait environ 30.000 milliards USD d‘actifs-fantômes. La moitié peu près s’est envolée en fumée en six mois entre septembre 2008 et mars 2009. Il est fort probable que l’autre moitié, les 15.000 milliards USD d’actifs-fantômes restants s’évanouissent purement et simplement entre juillet 2011 et janvier 2012. La Fed attaquée de toute part et qui ne pourra plus faire jouer la planche à billets va y jouer sa survie.

En ce qui concerne l’Euro, il est important de rappeler qu’il a été créé par la « génération de l’après-guerre » qui l’a laissé en héritage à la génération des dirigeants actuels … qui pendant une décennie n’ont strictement rien fait pour compléter le dispositif de gouvernance de la devise européenne. Depuis 2008, on essaye de rattraper l’inaction des années passées ; mais ce sont les technocrates qui sont aux commandes. Nos dirigeants politiques actuels, élus dans « le monde d’avant la crise », s’avèrent quant à eux bien incapables d’expliquer le pourquoi et comment de cette accélération formidable de l'intégration européenne. Il faut reconnaître que la création d’un fond de 700 milliards d’Euros en mai dernier, fait de l’euro zone un véritable état, un « souverain émergent » : l’Euroland. La crise grecque, alimentée outrageusement par les médias anglo-saxons, a pour unique objectif d’attaquer l’Euro, pour protéger un dollar moribond. Bien sûr, la Grèce, pays retardataire qui n’a même pas de cadastre, n’aurait jamais dû entrer dans l’euro zone. Mais avec ses petits onze millions d’habitants et une dette qui représente une goutte d’eau dans l’économie et la richesse européenne, mettre en valeur la faiblesse de la paille grecque, alors que la poutre américaine est en train de casser, démontre uniquement l’influence encore importante de la City et de Wall Street auprès des médias.

Dès maintenant, nous allons entrer dans une période de grands trous d’air, durant laquelle tous les principaux acteurs politiques entrent en période électorale. Nous pouvons présumer que les acteurs sortants qui ont pris le pouvoir avant la crise, seront renouvelés par de nouveaux acteurs d’après crise. Ceux-ci, espérons-le, rebâtiront un monde plus équilibré, avec l’Asie et les pays émergents, dans lequel l’Euro s’évadant de la domination du dollar aura un rôle à jouer tandis que les européens auront pris conscience de l’importance de l’Euroland.

Après son exposé Franck Biancheri a répondu aux nombreuses questions de l’auditoire , en particulier sur le rôle de la France au sein de l’Europe ( pas assez moteur par manque d’idées et laissant de fait l’Allemagne tracer le chemin), l’avenir de l’Afrique ( très pessimiste, faute de véritables élites et avec un risque d’un retour vers une nouvelle période de colonisation par rapport aux matières premières et aux énergies), le système bancaire ( marginalisation de Wall Street et de la City, rapprochement de l’Euro zone et des BRIC, durcissement du contrôle des banques,…),…